L'exploration spirituelle m'amène à témoigner de ce que j'ai nommé une grande non-dualité (en cliquant ici, il y aura un lien vers les posts sur ce thème).
Il y a un regard non duel à la portée immédiate de tout un chacun. En cet instant, le fait est que voir, entendre, sentir, ressentir, etc. ne sont pas l'œuvre d'un ego. La vue est une présence consciente invisible du visible, l'ouïe est une présence consciente silencieuse de l'audible. Etc. Cela est vu, Cela est entendu avant que ou en amont du fait que mon ego se représente ce qui est vu ou entendu.
Les jugements et représentations de l'ego se déploient comme la structure mentale d'ignorance de cette non dualité entre Conscience et automanifestation de celle-ci. Il y a un moi-je, sa non coïncidence avec lui-même qui se traduit par une capacité d'auto-observation n'est pas la Conscience englobante en arrière-plan, l'attention non duelle à ce qui apparaît, mais aussi notre Soi véritable.
L'ego qui devient disciple de cette conscience non duelle, qui sert le rappel de Soi, développe une activité mentale qui le rend de plus en plus transparent à ce Soi non duel.
Jusqu'ici tous les chemins de connaissance de la non dualité sont un seul et même chemin.
La vision est ce véhicule direct qui fait se réaliser l'Ouvert, cette ouverture consciente du Soi en laquelle tout apparaît. En un sens, les divers apports de la démarche scientifique favorise cette vision qui s'inscrit elle aussi comme un fait expérimentable à volonté. Le Soi est juste le fait intérieur englobant alors que les autres faits ne sont que des objets de ce regard intérieur. Par ailleurs, à côté de ses usages faussés et dogmatiques, chaque religion offre un héritage culturel qui porte en son sein des véhicules vers la destination du Soi et ses mystères.
Il y a un inconscient qui demeure dans cette première prise de conscience de Soi cependant. Cet inconscient est le lieu des mystères du Soi. Les religions ont divers éclairages de cet inconscient du Soi. Les spiritualités éclairent différemment ces mystères du Soi.
Tout d'abord le mental scientifique suggère un inconscient matériel qui reste agissant au niveau des phénomènes qui se manifestent en Soi. Le mental scientifique m'apprend que telle molécule agissant sur ma physiologie peut m'amener à vivre tel comportement. Or l'attention de mon Soi fraîchement découverte par un geste de décentration de mon ego ne percevra pas cette causalité. Comme Leibniz déjà y insistait, le son du roulis de la vague qui apparaît en Soi laisse inconscient le son propre à chaque goutte d'eau qui compose la vague. Or ultimement la science montre que chaque évènement du Soi est bien le jeu des plans corpusculaire, atomique, moléculaire, cellulaire, écosystèmique, planétaire, stellaire, galactique, etc.
Dans les profondeurs intimes du Soi, il y a des ténèbres où se masquent un jeu inconscient de manifestations matérielles.
La non dualité ici se subdivise en plusieurs options métaphysiques qui ont des conséquences pratiques diverses.
Elles se déclinent certainement en une multitude de variantes. Je vais m'appuyer sur des idéaux-types au sens de Max Weber.
"Par le terme d’idéal-type, Weber désigne le fait que la théorie en sciences humaines s’appuie sur des modèles qui sélectionnent certains traits de la réalité, les mettent en avant et simplifient ainsi les phénomènes observés."(D'après https://www.melchior.fr/notion/ideal-type)
Trois ou quatre idéaux-types devraient suffire, selon moi, à faire entrevoir la multitude d'interprétations de la non dualité qui s'offrent sur le plan mental.
Il y a l'option nihiliste. L'idéal-type que j'en propose puise à des versions du bouddhisme ou de l'advaita vedanta tel que la lignée de Nisargadatta Maharaj. Mais il est ici principalement inspiré de la philosophie de Schopenhauer. Selon cet idéal-type d'interprétation de la non dualité, l'inconscient du Soi est précisément cet inconscient matériel exploré par les sciences. La matière est une polarisation du néant au plan des forces et de l'énergie. La paix intérieure est liée à la vacuité, une conscience de rien en arrière-plan de toute manifestation. L'absolu est le néant, le non Soi du Soi conscience. Ici le Non Soi coïncide avec un Inconscient absolu, en deça du subconscient. Dans cette approche non duelle, le désir est à abolir par la pleine réalisation du Soi. Le désir est la cause de la souffrance, il est le fruit de la pulsion aveugle qui polarise le néant en dualités et suscite cette manifestation tissées de tensions, de chocs, de malaises, de mort, etc. Il est vrai que nos objets de désirs bien que satisfaits laissent le désir, lui encore insatisfait, courir vers un autre objet. Et si nous sommes en mesure de satisfaire assez d'objets de désirs au-delà des désirs liés à la survie et au bien-être, on se retrouve parfois avec un désir sans objet, un désir éprouvant le manque d'un objet précis de désir. Ce manque inhérent au désir est alors l'ennui, le malaise attaché à notre existence d'ego désirant jusqu'ici caché par la forêt des objets de désir. Si le désir bascule en peur d'être happé par ce malaise, c'est l'angoisse existentielle, une peur sans objet, l'ego désirant sent sa vie s'en aller dans la béance du manque qui habite toute vie. Plus le manque et le malaise existentiel sont ressentis comme structurant irrémédiablement la vie de l'ego désirant, moins nous passerons à côté de la vacuité libératrice de la conscience. Vivre, c'est désirer, désirer, c'est souffrir. La vie est souffrance, le Soi non duel est la porte pour s'en échapper. L'inconscient du Soi est le subconscient matériel qui bouillonne du néant. Selon cet idéal-type d'interprétation de la non dualité, la vacuité ténébreuse du Soi est l'issue vers le néant absolu, l'inconscience absolue libératrice.
Notre second idéal-type s'inspirera d'une interprétation platonicienne de la non dualité. Si on y prête attention, cet idéal-type platonisant décrit aussi certains plis mentaux des religions monothéistes, certains traits de gnoses théistes. Au-delà du Soi et de l'Être, au-delà des ténèbres inconscientes du Soi, il y a le Un absolu. Tout ce qui manifeste en Soi est démultiplication de l'Un absolu.
La réalisation du Soi voile un absolu supraconscient dans ses ténèbres. Le Soi est ici décrit comme lumière spirituelle au-delà des lumières sensibles et intellectuelles. Non habitué à cette lumière spirituelle lorsqu'on la découvre, elle nous aveugle, comme au sortir d'un endroit sombre un jour d'été ensoleillé. L'inconscient du Soi comprend ici aussi un inconscient absolu et un subconscient matériel. Selon les platoniciens, la démultiplication de l'Un supraconscient se perd dans un moindre Être subconscient. Le rayonnement supraconscient de l'Autrement qu'Être a une puissance limitée par l'inconscient subconscient où il se diffuse en se démultipliant. Il s'abîme en cet inconscient en se perdant de vue lui-même dans diverses figures de subconscience : communément, il y a, entre autres, l'ignorance, l'impulsivité aveugle, le mal, la douleur, la mort. Dans cette approche, le désir est de deux types. Il y a d'une part le Désir du Divin de notre âme, un Désir de l'Un propre à l'individuation de l'Un, et, d'autre part, les désirs-appétits du corps. Il y a une dualité des désirs, les uns charnels et matérialistes, et d'autres, intellectuels et spirituels. Il y a une dualité entre ce qui nous ramène à la vie animale, sa survie, ses préoccupations territoriales, ses impératifs sociaux, sexuels, etc. et ce qui nous élève vers une vie divine autosuffisante et immortelle. Ainsi le désir du beau n'est pas le désir de l'agréable. Le désir du vrai n'est pas un désir de persuasion. Le contentement de bien agir, la joie du Bien en partage, n'est pas réductible à un plaisir d'avoir une bonne image de soi. Le désir désintéressé du beau, du bien et du vrai n'est pas assimilable à l'intérêt individuel charnel. Cependant, l'aspiration au Divin peut entraîner l'énergie des désirs charnels vers le Divin.
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L'aspiration au Divin entraîne une transformation alchimique du désir charnel. Une modération des désirs charnels, leur purification libère une énergie vitale qui s'adjoint à l'ardeur de l'aspiration spirituelle et en augmente la capacité d'élévation.
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Notons que ce deuxième idéal-type métaphysique résout une contradiction de notre premier idéal-type métaphysique. En effet, désirer abolir le désir ou ne rien vouloir, n'est-ce pas encore désirer et vouloir ? Schopenhauer donne l'exemple de la beauté où au désir esthétique d'un sujet se substitue la contemplation impersonnelle : "J'écoute de la musique" devient ainsi en effet "La musique est écoutée", l'ego esthète s'efface dans un ravissement esthétique de la beauté, une prise de conscience partielle et éphémère du Soi. Mais là encore, lorsqu'il dit que la vie n'est pas belle et que seules les images de vie sont belles, qu'advient-il de la création esthétique ? Ne participe-t-elle pas de la vie ? Et donc d'une forme de désir ? L'aspiration au Divin explique mieux, nous semble-t-il, ce ravissement et la sublimation du désir esthétique en ravissement esthétique.
Et nous avons un troisième idéal-type métaphysique, qui se dessine dès lors qu'on s'intéresse, non à la contemplation esthétique, mais à la création esthétique. L'aspiration au Divin des platoniciens est du côté de la contemplation. Pour eux, la vie de l'âme trouve son accomplissement dans son élèvation contemplative vers sa source supraconsciente. Lorsqu'on parle de création, il ne s'agit pas seulement d'une aspiration à une élévation contemplative. L'aspiration au Beau, au Bien et au Vrai que matérialise une création peut être une aspiration au Divin mais comme tournée vers une prise de conscience transformatrice du subconscient psychologique, individuel et collectif. Une psychologie des profondeurs subconscientes comme lieu de conquête créatrice de soi-même reste un projet inconnu pour notre second idéal-type.
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| L'investigation conjointe du surconscient et du subconscient. |
Et faudrait-il évoquer un quatrième idéal-type pour envisager une aspiration évolutive plus aventureuse encore vers une divinisation des racines subconscientes des pulsions voire de notre subconscient matériel.
Pour ces troisième et quatrième options métaphysiques dont nous ne donnons ici qu'un idéal-type suggestif, l'inconscient du Soi est un supraconscient qui se révèle et qui conquiert de sa lumière, de sa force et de son énergie, le subconscient mental, émotionnel, pulsionnel et matériel. Cette approche d'une non dualité est la plus intégrale et la plus optimiste des trois approches que nous proposons ici. Cette approche non duelle suppose un saut évolutif dans notre capacité à être une conscience directe immédiate agissante de la matière. Elle comporte une dimension créatrice et évolutive par essence. La matière est loin d'être le lieu de dispersion de la surabondance rayonnante du supraconscient, elle est le lieu et l'objet de l'évolution de l'autocréation consciente divine.
Notre troisième idéal-type est une option préfigurée dans un gnosticisme non duel occidental traversant l'orphisme, le christianisme, la Kabbale. Elle émerge dans le taoïsme et certaines versions du tantrisme.
La prise de conscience d'une ascension évolutive de la conscience s'est vue enrichie par les apports des sciences de la vie et de la nature. Des spiritualités orientées vers la participation de plus en plus consciente à cette évolution de la conscience de la vie sont apparues dès la fin du XXème siècle. Elles sont caractéristiques de ce que nous associons à notre quatrième idéal-type.
Mais cet idéal-type d'une divinisation de la matière est-il vraiment non-duel ?
La non-dualité selon notre idéal-type nihiliste affirme que le monde est illusoire. Le Devenir étant une illusion, cet idéal-type métaphysique nie toute dualité entre l'Être et le Devenir qu'on lui impute. Il y a là comme une pirouette mentale questionnable. Des vécus esthétiques non duels suffisent à la confondre : il y a quelque rayonnement de l'absolu dans le manifesté qui ne sont pas des illusions !
La non dualité selon notre second idéal-type platonicien intègre l'expérience vécue de ce rayonnement. Mais elle explique aussi que ce rayonnement est impermanent au plan temporel et matériel. Tout bel objet matériel se ternit, s'abime et perd son existence. Pour elle, toute beauté authentique procède de l'idée. Le créateur doit s'élever à l'idée-intuition atemporelle pour en faire une image matérielle, elle, périssable. L'existence non duelle est l'existence spirituelle qui se détache de l'ignorance qu'est le seul point de vue matérialiste hédoniste. Platon ne dit pas que le point de vue matérialiste hédoniste est illusoire comme peut l'affirmer la perspective non duelle nihiliste. Le philosophe platonicien n'est pas un renonçant, il n'est définitivement pas étranger à la dimension matérielle de la cité. Le rayonnement Divin de l'Un matérialise des harmonies dans la nature. De tels moments peuvent aussi exister dans des communautés humaines. Par le rayonnement de son aspiration d'âme et son partage, l'artiste authentiquement inspiré nourrit cette aspiration par ses œuvres chez ses spectateurs. De même, le philosophe qui vit cette ascension en l'Un participe à nourrir l'idée d'harmonie humaine. Une telle aspiration partagée par le discours rationnel peut favoriser à une certaine échelle l'harmonie d'une communauté. Le développement du raisonnement peut amener à des engagements éthiques ceux qui sont gagnés par cette aspiration philosophique. Une telle soif de Bien et de Justice partagée et approfondie génération après génération ne maintiendrait-elle pas des éléments d'harmonie dans une cité, dans une nation voire ne porterait-elle pas un dynamisme civilisationnel ?
Mais là encore, nous butons sur le retour de l'ignorance, sur le détournement du raisonnement au service de valeurs exclusivement matérialistes et égocentriques. D'un côté, la philosophie finit par se mélanger à des rhétoriques manipulatrices justifiant prédation, domination et subordination. D'un autre côté, à l'autre extrême, la relativisation nécessaire du matérialisme peut redevenir un mépris ascétique et nihiliste de la nature et de la vie sociale humaine.
D'un côté, l'art lui-même devient un divertissement apportant des plaisirs grossiers. Pire peut-être, l'art devient un jeu provocateur pour se distinguer et obtenir une reconnaissance publique, plaisir grossier par excellence dont notre intempérance pulsionnelle est coutumière même dans ses relations de proximité. Le jeu pulsionnel de la distinction ou le divertissement grossier sont une négligence voire un rejet de l'aspiration authentique à la beauté. D'un autre côté, toujours à l'autre extrême, tout art finit par être suspecté de trahir le Bien et le Vrai. Cette censure finit par privilégier un discours religieux dogmatique à une philosophie spirituelle pluraliste et plurielle. Le platonisme tend au traditionisme. Sur le plan esthétique, l'innovation non rattachée à une tradition esthétique garante de spiritualité est dès lors suspecte.
Le platonisme perd ainsi de vue le daimon qui, avec Socrate, ne transmet pas un savoir, mais enseigne à se développer soi-même mentalement, émotionnellement et énergétiquement fidèlement à son aspiration au Beau, au Bien et au Vrai.
Ces errements moraux et politiques disent la difficulté du rayonnement du supraconscient, limité dans une compréhension mentale, à vraiment déloger l'ignorance, à déloger le goût émotionnel du drame et surtout à surmonter le mensonge du désir égocentrique qui veut passer pour une aspiration de l'âme. Ils disent aussi la difficulté de l'âme, dernier échelon spirituel de l'intégrité de ce rayonnement, à prendre les rênes mentaux, émotionnels et pulsionnels du véhicule humain.
La mauvaise foi du mensonge égocentrique prend les habits de l'aspiration la plus élevée et peut même se grimer en aspiration de l'âme pour subsister. Toute aventure spirituelle va donc se heurter à l'obstacle majeur d'un ego spirituel, dont le mensonge se loge jusqu'au tréfonds du tissage des désirs habillant le bouillonnement pulsionnel.
L'approche nihiliste peut court-circuiter ce problème : cette trace d'ego désirant appartient au destin du corps-esprit qui poursuit sa course jusqu'à la mort sans perturber le Soi et son paisible au retour au néant offert par l'opportunité de la mort. L'approche platonisante, elle, prend très au sérieux ce problème : tant que cet ego même sous son masque d'ego spirituel règne, il y a un vécu discontinu du Soi qui demeure, l'intelligence de l'Un est brouillée, volonté et connaissance individuelles sont faussées. Le vécu sans âme du Soi laisse assez d'espace à l'ego périphérique pour reprendre la place du Soi au centre et faire redevenir la conscience égocentrique.
Fidèle à cet idéal-type, on pourra réduire ces errements en se faisant un ego d'abord disciple de l'enseignement, le serviteur de l'enseignement qui a la modestie de s'écarter du Centre, de l'Axe de rayonnement de l'Un, même si en tant que serviteur, il continue à lui faire de l'ombre. Dans cette dynamique, l'enseignement est sacralisé. Il est la structure culturel et mental, la Loi Divine sacrée que l'être imparfaitement transformé peut cependant transmettre à un autre qui le sera peut-être bien davantage. Toutefois cette transmission qu'on veut sauve d'un défaut d'âme n'aboutit-elle pas à faire obstacle à l'émergence de l'âme au sein de la lumière spirituelle du Soi ?
S'il n'y a au fond qu'une Tradition spirituelle ésotérique devant laquelle les particularismes traditionnels exotériques sont relatifs et conventionnels, comment l'âme se singularisera-t-elle, comment s'individuera-t-elle authentiquement ? Le traditionnisme, par son penchant moraliste, peut vite asseoir le pouvoir injustifié d'egos spirituels persécutant des personnes se rapprochant du fond Divin de leur âme.
L'approche nihiliste sera souvent moins rigoureuse sur le plan moral que l'approche platonisante. C'est certes positivement moins de moralisme, mais aussi parfois négativement moins de souci moral de l'effet de nos actes sur le développement psychologique et psychique d'autrui. Dans l'approche non duelle mainstream qui reprend ce cadre nihiliste sans toujours bien y prendre garde, le bien et le mal représentent d'abord une dualité à dépasser : l'imperfection morale n'est pas un préalable à la vision du Soi. Les véhicules proposés par Douglas Harding pour la vision du Soi ne présupposent pas, par exemple, une impeccabilité morale, même si certaines qualités ou vertus morales sont requises comme, par exemple, l'ouverture d'esprit, la capacité d'être à soi-même sa propre autorité, l'audace. Par contre, pour prendre le chemin de son âme, il faut pouvoir concentrer son centre individuel vers le cœur ouvert en Soi, une descente dans le cœur est nécessaire. Descendre dans le cœur nécessitera d'enlever l'épine du mal avec l'épine du bien moral. Retirer une épine sous la peau fait appel à un autre objet épineux. Mais pour descendre davantage dans le cœur et ne pas le blesser en blessant qui que ce soit, il faudra aussi se défaire de cette épine morale. Plus globalement, il y aura des ombres à transformer. Pour descendre dans le cœur, notre individualité doit s’appauvrir, se simplifier, s'unifier et paradoxalement grandir en ce dépouillement en un mouvement de gratitude et d'amour du vrai, du beau et du bien qui l'habite. Le cœur ne peut être autre chose qu'un accueil inconditionnel de soi-même et de n'importe quel autre comme soi-même. La voie non duelle de Douglas Harding, que nous avons évoquée, nous invite à cette descente dans le cœur, une fois décillé l’œil du Soi. La vision non duelle sans cœur est défectueuse : elle manque de sagesse et d'amour. Mais là où la morale pose des impératifs trop souvent sociaux et non rationnels, là où une morale rationnelle pose des impératifs intenables pour un ego qui n'a pas les qualités requises pour s'y tenir, la vision du Soi offre à une aspiration spirituelle sincère une possibilité de descendre dans le cœur, une capacité inédite de substituer à l'imperfection sensible d'autres schémas comportementaux, qui s'opposeront moins aux parfums de l'amour Divin provenant du fond du cœur.
Le libre-arbitre moral de l'ego est présupposé socialement pour justifier des sanctions éducatives, sociales ou pénales, il est à l'évidence une illusion pour la vision lucide du Soi libre du moralisme. Mais le déterminisme psychocorporel nihiliste de notre premier idéal-type métaphysique est très questionnable quand il en vient à justifier des formes d'immoralisme. Le serf-arbitre est soumission au pôle pulsionnel et aux désirs égocentriques qui s'y forment. Mais il y a une marge réelle de manœuvre dans nos choix qu'explique le support de notre aspiration spirituelle authentique émanant du fond du cœur où se tient notre âme.
La tradition chrétienne soutient dogmatiquement un libre-arbitre de l'ego en invoquant la grâce de Dieu qui le rétablirait dans ses prérogatives malgré des choix qui en restreignent la marge d'action. Lucide, nous voyons bien que telle personne par des choix successifs et des circonstances s'est vue entraînée irréversiblement vers un destin fatal et tragique au point de vue de l'histoire d'un ego. L'aspiration et la foi de l'âme sont devenues imperceptibles au niveau de la vie de cet ego, et c'est là le fait véritablement tragique pour cet ego. Au vu de tels exemples de choix menant inexorablement à une fatalité, une théorie théologique moralisante de la grâce divine nous semble bien indéfendable.
Cependant nos troisième et quatrième idéaux-types n'ignorent pas la grâce divine. S'il y a une âme dans les tréfonds du cœur, elle demeure, qui attend son heure, une autre vie, une autre tentative d'incarnation, une autre individualisation psychocorporelle lui permettant davantage d'individuation, etc. Si l'univers est d'abord une automanifestation du Divin, des circonstances extérieures peuvent sur des temporalités longues se synchroniser avec des progrès intérieurs de cette individuation du Divin qu'est l'âme. La grâce n'est pas défendable et compréhensible du point de vue de l'ego, elle n'en est pas moins un fait du monde psychique des âmes, une réalité du Soi vécu avec une âme.
La confusion entre l'ego et l'âme, entre individualisation psychocorporelle et individuation de l'âme mène à des conceptions erronées de notre volonté et ses marges réelles de manœuvre comme liberté de choix, à une direction inappropriée de notre faculté de connaitre et ses capacités de prise de conscience libératrice de nos déterminismes.
Sans gouvernement de l'âme, l'ignorance demeure au niveau mental. Les volontés sont incohérentes, rien n'est unifié. Sans la pleine présence d'âme, le cœur demeure obstrué par des dramatisations égocentriques. Sans la joie de l'âme, libre et détachée de tout, l'individu est dominé par des mécaniques internes le faisant victime des situations. Sans pouvoir de sincérité, ce qui demeure d'aspiration de l'âme est grimée par le mensonge avant d'être corrompue au bon soin d'un ego spirituel et, éventuellement, au final rendue muette.
Le troisième idéal-type ouvre à la présence d'une conscience force transformatrice qui peut faire surmonter à l'âme tous ces obstacles qui en empêchent la pleine émergence. La clé de la libération de l'âme est une action de plus en plus consciente en nous de la Mahashakti, la Mère Divine de notre âme (en cliquant ici, on trouvera un post où nous developpons cet aspect essentiel) .
Notre quatrième idéal-type nous amène à envisager l'automanifestation du Divin depuis une autre dimension que mentale. Ceci requiert un point de vue non duel pleinement intégral. Les circonstances matérielles nous sont humainement subconscientes et les forces divines nous sont supraconscientes, mais ceci est notre regard humain dans ses limites mentales. Si le Divin a une intelligence de lui-même intégrale, il n'y a pas pour lui de dualité consistante entre le subconscient matériel et le supraconscient spirituel. La grâce Divine pourrait dépasser ces déterminismes subconscients qui, pour nous humains, sont indépassables au niveau de notre sphère mentale. Il y a une intelligence Divine où l'Être divin, en sa supraconscience spirituelle atemporelle, que nous vivons comme des ténèbres lumineuses à partir de notre sphère mentale, et son Devenir en la matière, que nous ressentons mentalement comme déterminismes subconscients, ne forment ultimement qu'un seul et même regard agissant.
Ce regard agissant supramental EST le saut de conscience évolutif que notre quatrième idéal-type requiert pour être réel. Un tel regard supramental n'est plus prisonnier de la dualité inhérente à la sphère mentale entre supraconscient et subconscient, entre esprit et matière, dualités non dépassées par notre second idéal-type, dualités ignorées par notre en premier idéal-type, dualités.
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Notre troisième idéal-type découvre avec une âme libérée l'expérience d'une immortalité individuelle. L'élan évolutif descendant des hauteurs de l'esprit éclaire le subconscient vital et physique si bien qu'un corps subtil en croissance, et pas seulement des centres énergétiques, relie l'âme et le corps matériel. Pour notre troisième idéal-type, il n'y a pas encore l'expérience de la présence du Divin involué dans la matière.
La butée subconsciente de notre troisième idéal-type reste la discontinuité physique de la mort. Ce troisième idéal-type n'ignore pas le développement d'un corps spirituel subtil immortel de notre âme. Celui-ci devient une expérience de plus en plus nette, mais cette immortalité se heurte à l'oeuvre physique de processus de mort, qui empêche encore une continuité de présence de l'âme en ce monde terrestre. Cette non dualité n'offre pas une victoire sur la mort physique.
Notre quatrième idéal-type met en jeu à terme une prolongation matérielle d'un corps subtil de l'âme.
Dans le passage suivant, Mirra Alfassa, la compagne de Sri Aurobindo que lui-même appelait Douce Mère, décrit, en réponse à une question, le basculement non duel propre à notre quatrième idéal-type entre en jeu.
"L'inconscient aspire-t-il à devenir conscient ?
Non. C'est le Divin dans l'inconscient qui aspire au Divin dans la conscience. Autrement dit, sans le Divin, il n'y aurait pas d'aspiration ; sans la conscience cachée dans l'inconscient, il serait impossible de transformer l'inconscience en conscience. Mais parce qu'au cœur même de l'inconscient réside la Conscience divine, vous aspirez, et nécessairement – c'est ce qu[e Sri Aurobindo] dit – automatiquement, mécaniquement, le sacrifice est accompli. Et c'est pourquoi, lorsqu'on dit : « Ce n'est pas vous qui aspirez, c'est le Divin, ce n'est pas vous qui progressez, c'est le Divin, ce n'est pas vous qui êtes conscient, c'est le Divin », ce ne sont pas de simples mots, c'est un fait. Et c'est simplement votre ignorance et votre inconscience qui vous empêchent de le réaliser.",
La Mère de l'ashram de Sri Aurobindo,
CWM 8 : 79.







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