l’Humilité
L’Humilité
Feu de conscience nourri par Sri Aurobindo, Mère et la Vision Sans Tête de Douglas Harding. Comment faire de ce feu de la foudre évolutive ?
Roger-Pol Droit : S’il existe des vérités révélées, le voyage du philosophe n’est-il pas arrêté ? Avec le bouddhisme, sujet de plusieurs de mes livres, cette difficulté n’existe pas. Mais avec l’islam, auquel tu as consacré de nombreux travaux, on peut avoir l’impression qu’à un moment donné, la liberté de critique se soumet à une autorité extérieure.
Souleymane Bachir Diagne : D’abord, un mot sur ce que tu viens de dire, sur le sens des mots « dialogue » et « traduction » qui me semble très important. Tu te souviens d’Umberto Eco disant : « La langue de l’Europe, c’est la traduction.» J’aurais envie d’élargir son propos et de dire que la langue de l’humanité, c’est la traduction. D’ailleurs, c’est par des traductions qu’a commencé la philosophie dans les sociétés islamiques, traductions des œuvres grecques, à partir du syriaque qui a été l’intermédiaire entre le grec et l’arabe, puis des traductions directes. Y a-t-il conflit avec la Révélation? Cela peut arriver, car l’exigence critique de la philosophie doit être la même partout et son acte premier est de tenir à distance l’objet qu’elle examine. Or, la religion semble s’interdire cette prise de distance qui lui apparaît hostile ou hérétique, en tout cas condamnable. Averroès répond à cela : si la vérité que je découvre par la raison semble contredire la Révélation, ce qui est dit par la Révélation doit être interprété de manière à s’accorder avec ce que dit la raison. Les implications de ce principe peuvent être immenses. C’est cet esprit que nous devons retrouver aujourd’hui.
Le cœur profond, l'essence intime de la religion, indépendamment de la machinerie extérieure des credo, des cultes, des cérémonies et des symboles, est la quête et la découverte de Dieu. Son aspiration est découvrir l'Infini, l'Absolu, l'Un, le Divin qui est toutes ces choses, et n'est cependant pas une abstraction mais un être. Sa tâche est de vivre sincèrement et totalement les relations vraies et intimes de l'homme avec Dieu : relation d'unité, relation de différence, relation de connaissance illuminée, d'amour et de félicité extatique, de soumission et de services absolu- d'arracher à leur état ordinaire toutes les parties de notre existence et de faire jaillir l'homme jusqu'au Divin et descendre le Divin dans l'homme. Tout cela n'a rien à voir avec le domaine de la raison ni avec ses activités normales, le but de la religion, sa sphère et ses processus sont suprarationnels. La connaissance de Dieu ne s'obtient pas en pesant les faibles arguments de la raison pour ou contre l'existence de Dieu; elle tient seulement de soi et la consécration absolue, par l'aspiration et l'expérience. Et cette expérience ne procède aucunement comme le fait l'expérimentation scientifique rationnelle, la pensée philosophique rationnelle. Même les parties de la discipline religieuse qui semblent le plus ressembler à l'expérimentation scientifique, font appel à des méthodes de vérification qui dépassent la raison et ses timides limites. Même les parties de la connaissance religieuse qui semblent le plus ressembler aux opérations intellectuelles, font appel à des facultés illuminatrices qui ne sont pas l'imagination ni la logique ni le jugement rationnel, mais des révélations, des inspirations, des intuitions, des discernements intuitifs qui jaillissent d'un plan de lumière suprarationnel. L'amour de Dieu est un sentiment infini et absolu qui n'admet aucune limitation rationnelle et n’emploie pas le langage d'un culte rationnel ni d'une adoration rationnelle; la félicité en Dieu est une paix et une béatitude qui dépassent toute compréhension. La soumission à Dieu est une soumission de l'être tout entier à une lumière, une volonté, un pouvoir et un amour supra-rationnels, et le service de Dieu ne tient aucun compte des compromis avec la vie qui font l'essence de la méthode de la raison pratique de l'homme dans la conduite ordinaire de son existence mondaine. Certes, il existe toute une catégorie de pratiques religieuses qui sont hésitantes, imparfaites, à moitié sincères et pas très sûres d'elles-mêmes, et où la raison peut avoir son mot à dire ; mais partout où la religion s'est vraiment trouvée, partout où elle s'ouvre à son propre esprit, sa voie est absolue et ses fruits sont ineffables.
La paix est une base nécessaire, mais elle ne suffit pas. La paix, si elle est forte et permanente, peut libérer l'être intérieur qui devient alors le témoin calme et impassible des mouvements extérieurs. C'est la libération du sannyâsî. Dans certains cas elle peut libérer aussi l'être extérieur puisque l'ancienne nature se trouve rejetée au-dehors, dans la conscience environnante. Mais là encore il s'agit d'une libération, non d'une transformation.
Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga
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Ici on trouvera un recueil de textes de Louis Lavelle.Cette troisième espèce d’influence qui ne va point de l’individu à l’individu, soit dans le même sens [première forme d'influence], soit dans un sens réciproque, [deuxième forme d'influence] mais qui découvre aux individus une source universelle dans laquelle chacun d’eux puise à la fois la lumière qui l’éclaire et la promesse d’un infini développement, cette influence dont l’individu est l’instrument et non pas l’agent peut être nommée elle‑même trans‑individuelle. Elle réalise d’une certaine manière la synthèse des deux précédentes et donne à chacune d’elles sa valeur et sa signification. Car le prestige d’un individu [première forme d'influence] asservit toujours celui qui le subit, au lieu que l’ascendant d’un idéal dont l’individu est l’interprète libère celui qui le contemple par son moyen, et qui s’oblige à le faire vivre en lui, d’une vie qui est aussi la sienne. Et l’influence mutuelle des individus n’enrichit et ne dilate chacun d’eux, au lieu de les resserrer plus étroitement dans leurs propres frontières [effet souvent du deuxième type d'influence], que si elle emprunte les ressources dont elle dispose à un principe dont ils dépendent l’un et l’autre et auquel ils doivent s’unir d’abord pour devenir capables de s’unir entre eux.En disant que les biens spirituels ne peuvent pas être dissociés de la personne même qui les possède et les met en œuvre, nous voulions dire qu’on ne peut jamais les considérer comme des choses toutes faites qui pourraient nous être données et que nous n’aurions qu’à recevoir : il faut sans cesse les acquérir. Celui dont nous pensons qu’il est capable de nous les communiquer s’est fait lui-même en les faisant siens ; il nous invite à nous faire nous-même en les partageant [Ceci peut concerner une relation maître-disciple]. Dès lors, nulle influence n’est bonne que si elle permet à la personne de se constituer, au lieu de l’obliger à s’effacer et à abdiquer [Le maître authentique ne confond pas l'humiliation de l'ego avec un dépassement de l'ego qui permet davantage à l'individu de s'individualiser en harmonie avec l'évolution de l'univers.]. Affirmer la valeur d’un autre être, ce n’est pas reconnaître en lui une individualité que la nature a comblée de ses dons : c’est admirer l’usage qu’il en fait et qui nous invite à faire de ceux que nous avons reçus un usage aussi beau. La valeur n’est pas enfermée dans les limites de l’individualité : elle réside dans son emploi, qui la surpasse toujours, et qui crée l’originalité même de la vie spirituelle. Il n’y a personne qui soit né ce qu’il doit être, et il n’y a personne non plus qui le soit jamais devenu, c’est‑à‑dire qui soit arrivé [contre l'idée d'un maître parfait qui ne serait plus lui-même sur le chemin]. Mais personne ne progresse autrement qu’en sortant de soi, c’est‑à‑dire en triomphant de cet attachement à lui-même qui le sépare des autres êtres. Et tous, en s’évadant d’eux‑mêmes, brisent également les murs de leur prison ; ils retrouvent alors l’immensité du ciel libre sous lequel ils communient [Dans la tradition spirituelle chrétienne, Jésus insiste sur le fait que devenus conscient de cette communion, il convient de parler d'une relation d'amitié : "Je ne vous appelle plus esclaves, car l'esclave ne sait pas ce que son maître fait ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai ouï de mon Père.", Jn 15,15. Toute relation maître-disciple qui confine à l'adoration relève du deuxième type d'influence. La relation maître-disciple, enseignant-enseigné accomplie doit être dépassée aussitôt que possible par celle de communion].
Si nous prenons deux lampes que nous allumons, et que chaque lampe soit éloignée un peu l'une de l'autre, leurs lumières seront unies dans le même espace. Et il sera alors impossible de définir les limites de la lumière de telle ou telle lampe. De même, les corps des croyants sont séparés et distincts, mais quand ils sont assis dans une assemblée, les lumières (anwaar) émanant de leurs cœurs seront unies dans le lieu et l'espace où ils se trouvent. C'est-à-dire les corps sont séparés mais la lumière non.