samedi 25 février 2012

DETERMINISME, LIBRE ARBITRE ET GRÂCE. épisode 2.

Voir ici un premier épisode sur ce thème. On peut consulter ici l'épisode 3 centré sur la philosophie spirituelle de Sri Aurobindo.


Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception a tenté de superposer l'approche déterministe avec une approche centrée sur le libre arbitre :

Qu’est-ce donc que la liberté? Naître, c’est à la fois naître du monde et naître au monde. Le monde est déjà constitué, mais aussi jamais complètement constitué. Sous le premier rapport, nous sommes sollicités, sous le second nous sommes ouverts à une infinité de possibles. Mais cette analyse est encore abstraite, car nous existons sous les deux rapports à la fois. Il n’y a donc jamais déterminisme et jamais choix absolu, jamais je ne suis chose et jamais conscience nue. En particulier, même nos initiatives, même les situations que nous avons choisies nous portent, une fois assumées, comme par une grâce d’état. La généralité du ’’rôle’’ et de la situation vient au secours de la décision, et, dans cet échange entre la situation et celui qui l’assume, il est impossible de délimiter la ’’part de la situation’’ et la ’’part de liberté’’. On torture un homme pour le faire parler? S’il refuse de donner les noms et les adresses qu’on veut lui arracher, ce n’est pas par une décision solitaire et sans appuis ; il se sentait encore avec ses camarades, et, encore engagé dans la lutte commune, il était comme incapable de parler ; ou bien, depuis des mois ou des années, il a affronté en pensée cette épreuve et misé toute sa vie sur elle ; ou enfin, il veut prouver en la surmontant ce qu’il a toujours pensé et dit de la liberté. Ces motifs n’annulent pas la liberté, ils font du moins qu’elle ne soit pas sans étais dans l’être. Ce n’est pas finalement une conscience nue qui résiste a la douleur, mais le prisonnier avec ses camarades ou avec ceux qu’il aime et sous le regard de qui il vit, ou enfin la conscience avec sa solitude orgueilleusement voulue, c’est à dire encore un certain mode du Mit-Sein.
Merleau-Ponty considère que le déterminisme fait de l'individu une chose et que le libre arbitre fait de nous une forme de conscience nue (ou pure) en marge du monde. Le déterminisme fait de nous un objet de la nature qui obéit aux lois de la nature. La théorie du libre-arbitre suppose que nous ayons la capacité d'être indifférent à tout, que que nous soyons une conscience individuelle capable de nous désidentifier de tout y compris de notre personnalité. Le déterminisme dans l'esprit de Merleau-Ponty est un matérialisme niant toute vie intérieure propre et la réduisant à un effet secondaire des phénomènes matériels. Les théories du libre-arbitre, elles, sont des théories d'un esprit libre de tout conditionnement matériel. Il défend l'idée que nous sommes de la chair : par la chair, nous appartenons au monde et obéissons à ses lois, mais nous ne sommes pas non plus du monde par l'intériorité qu'elle suscite, nous sommes au monde, avec un espace intérieur gros d'un ensemble de possibles. Pour lui ces deux aspects sont en jeu dans notre essence charnelle et ils se superposent. La culture sociale, le produit du Mit-sein, l'être-avec, induit cette superposition de la nature déterministe et de l'intériorité individuelle.

On se rapproche du quadrant de Ken Wilber. D'ailleurs il y a une filiation des conceptions de Wilber qui passe par Franscisco Varela qui fût un lecteur attentif de Merleau-Ponty :
Cliquer sur l'image pour voir en détail.
Le concept de chair de Merleau-Ponty correspond assez bien au quadrant supérieur droite et gauche : la chair a une dimension intérieure pour laquelle l'arrachement aux conditions déterminantes prend sens autant qu'une dimension extérieure où le matérialisme demeure une explication pertinente.

Cependant l'analyse de Merleau-Ponty ou une lecture rapide du quadrant de Wilber négligent toutes deux en arrière plan la Vie absolue (voir notre épisode 1) de la conscience.

Douglas Harding nous propose cette représentation de nous-même :

Fidèlement à ce que dit Merleau-Ponty et une certaine lecture de Ken Wilber, il semble que l'extrême conscience nue, une Vie absolue sans forme, un JE SUIS RIEN se superpose avec la Vie du tout, un JE SUIS TOUT. Mais la superposition des deux points de vue s'inscrit d'abord au sein de la conscience nue insondable, d'une vacuité sans forme d'où les formes émergent ou encore d'une conscience non-manifestée inconnaissable, un JE SUIS MYSTERE.
Bien entendu au niveau de la vie simplement individuelle, cette superposition l'emporte. Souvent ce dépassement dans l’émergence mystérieuse de la conscience n'a pas de sens pour l'individu. Cependant cet ordinaire ne relève-t-il pas d'un endormissement ou d'un engourdissement de la conscience évolutive ? Fondamentalement l'individu n'existe que sur ce fond de Vie nue mystérieux indiscernable de l'évolution de la Vie du Tout : le JE SUIS MYSTERE est la clé de toute évolution. Il faut donc comprendre la quadrant de Wilber ainsi :

L'individu est donc au cœur d'un champ d'interaction  de ces deux extrêmes qui ne font qu'un. Par la grâce de la Vie, se réalise un JE SUIS libérant l'individu ou/et se réalise un JE SUIS TOUT dont l'individu n'est qu'une autodétermination. Mystère de la grâce qui rappelle l'individu à son essence et à laquelle l'individu répond ou non, mystère de l'essence se réalisant à travers l'individu. Au-delà de la superposition ordinaire du libre-arbitre et du déterminisme, la spiritualité intégrale qui prend au sérieux l'évolution de la conscience, nous propose une forme de liberté personnelle par participation de plus en plus consciente à l'évolution créatrice. Le mystère du JE SUIS auto-créateur rend concevable une telle participation personnelle.

Mon humanité n'est qu'une frange du tout que "JE SUIS" en tant que Vie absolue. Mon humanité est constamment la conséquence d'un ensemble de facteurs déterminants du tout : si la Vie, le JE SUIS est conscient, je ressens une autodétermination individualisée de la Vie elle-même. Mais paradoxalement la personne peut exprimer quelque chose de JE SUIS RIEN qui ne se réduit à aucune détermination inhérente au tout : elle ne se sent attachée en JE SUIS à aucune autodétermination d'elle-même même si elle doit reconnaître que la plupart du temps elle n'exprime que de la mécanicité biologique, psychologique et sociale.

Mais cette liberté relative au déterminisme se superpose à une liberté qui échappe à tout enchaînement de cause à effet. Quelque chose d'inédit peut-il se manifester par le biais de la désidentification ? La Vie S'auto-crée-t-elle changeant ainsi de plan de détermination ? Le quadrant de Wilber suggère cela. On le peut le réinterpréter dans cette direction. 
Voici dès lors comment situer la manifestation d'une évolution créatrice du tout à partir de JE SUIS :
Toutefois si la liberté créatrice laisse à l'évidence un véritable espace de liberté individuelle (dans le cadre supérieur gauche du quadrant), elle ne peut être étrangère à une évolution au sein de la matière et à des mouvements universaux. Les êtres les plus libres ont d'ailleurs marqué l'histoire de l'humanité et impulsé un tournant à son organisation sociale et culturelle. Certains innovateurs ont contribué aussi à contourner les lois de l'univers existantes (nouvelles particules, nouvelles molécules, améliorations de l’espérance de vie, etc.), ces innovations laissent soupçonner une forme de vie dont l'évolution n'est plus déterminée par l'extérieur, mais de plus en plus exprimée consciemment de l'intérieur.

Mais reste une question. Si l'individu exprime quelque chose déjà inscrit au sein de la Vie que ce soit comme autodétermination du Tout ou comme nouvelle perspective entraînant une nouvelle structuration du Tout, rien de fondamentalement neuf n'existe. Tout est alors présent virtuellement soit comme conséquence d'un enchaînement mécanique de la Vie soit comme futur possible inscrit dans le non manifesté de la Vie. Le terme de création n'est-il pas surfait ? N'est-ce pas la Vie qui prend conscience d'elle-même suivant divers trajets qui forment des individualisations et des évolutions de l'univers grâce à une ignorance dépassée, un voile retiré ?
Le mystère reste encore le dernier mot pour l'individu. Par le biais de la conscience individuelle l'absolu s'est fait mystère pour lui-même... 

On peut consulter ici l'épisode 3 centré sur la philosophie spirituelle de Sri Aurobindo. Il donne des éclairages pratiques essentiels à de débat entre philosophies spirituelles.

On pourra aussi consulter un certain nombre d'articles sur ce thème sur Carnet philosophique.


vendredi 24 février 2012

DETERMINISME, GRÂCE ET LIBERTE. épisode 1.

Le déterminisme présente un intérêt spirituel indéniable : au final ce qui réalise que mon individualité est déterminé est  Cela qui me fait être et me détermine. Prendre conscience de ce qui détermine revient à réaliser Cela qui s'autodétermine sous la forme de cette individualité. Personne ne s'éveille : ce n'est que Cela qui se réveille malgré ou au travers une personnalité.

Mais cette réalisation de Cela qui s'effectue par un effort au sein d'une individualité pose la question de l'effort de cette individualité. Comment la lumière de Cela qui anime l'individualité au point de ne plus être connue dans l'individualité que comme lumière de l'individualité peut-elle surmonter cette identification et se réaliser comme lumière de Cela ?

La position déterministe permet de mieux comprendre la nature de l'illusion qui nous empêche d'adhérer pleinement à la Vie : nous nous croyons un individu qui fait ce qu'il veut niant ainsi que c'est la Vie qui s'autodétermine à travers nous. Grâce à cette approche, nous entrevoyons pourquoi nos intentions et nos actes s'entrechoquent mais aussi pourquoi plus nous refusons ce qui est plus nous nous sentons un individu séparé du monde et des autres. Cette approche permet aussi de défaire l'illusion qu'il y aurait à croire que l'éveil à Cela peut être gagner par nos seuls efforts individuels. Mais cette position déterministe laisse fort mystérieuse le retournement de l'effort individuel en non effort actif de la Vie. Enfin elle semble comme relativiser la conversion individuelle vers une recherche spirituelle : celle-ci n'aurait lieu qu'à l'aune de Cela.

Cependant d'autres faits pratiques nous font envisager une autre approche comme nécessaire. L'éveil de Cela n'est étrangement pas forcément constant : l'individu reprend le devant de la scène oublieux de Cela. Ou bien la mécanique de l'individu s'effectue devant Cela dans un sens où la présence de Cela semble s'amenuiser. Parfois l'individu qui reprend les devants va se glorifier de l'éveil de Cela et entonner que personne ne s'éveille mentant dès lors effrontément.

Une autre approche est possible qui reprend les avantages du déterminisme tout en confrontant l'individualité à son pouvoir de faire pâlir ou favoriser la présence de Cela. Il s'agit d'envisager une forme d'absolu divin tout puissant qui serait à notre racine, à la racine même de notre liberté individuelle. Réaliser Cela par le biais du déterminisme, dans cette nouvelle approche qui veut intégrer cette plus ou moins forte présence de Cela se traduirait par le fait que notre volonté individuelle se soumettrait plus ou moins à la volonté de l'absolu divin. Mais cette approche pourrait volontiers affirmer que la Vie de notre individualité en son fond est la Vie même de cet absolu divin. Un autre ensemble de points que cette nouvelle approche pourrait intégrer est la question de l'effort individuel, de la conversion relativement au fait que Cela ou la Vie en son fond ne fait pas d'effort pour agir ou que c'est cette Vie même qui se réalise au tréfonds de l'individualité comme l'essence de toute chose. Les concepts à introduire serait la liberté de la volonté individuelle et la grâce de l'absolu qui guide et éclaire cette liberté de la volonté individuelle pour qu'elle voit en son fond la Vie qui l'anime.

Il y a une grâce essentielle (une grâce suffisante) qui est l'essence même de la liberté individuelle, c'est la Vie même de l'absolu qui engendre en son fond la liberté individuelle. Et il y a une grâce efficace qui en aval intervient dans l'exercice de cette liberté individuelle.  

Le mystère persiste. Avec le déterminisme, le mystère était entre l'effort individuel et la réalisation de l'illusion de tout effort individuel, ici avec la grâce et le libre-arbitre, le mystère se déplace : comment est possible une liberté individuelle dont la vie individuelle n'est qu'une dérivation d'une Vie absolue qui est la Vie même ?

A vrai dire le mystère du déterminisme qu'est la totale illusion de l'individualité séparée est l'envers du mystère qu'engendre la position de la liberté et de la grâce à savoir l'existence d'une individualité essentielle.

Quand le déterminisme se lézarde dans sa profondeur spirituelle, il devient du fatalisme : je ne pouvais pas faire autrement dira y compris celui qui pourtant un jour a vu la Vie se réaliser à travers lui. 

Quand la position de la grâce et du libre arbitre perd sa force spirituelle qui vise l'humilité, il y a une affirmation de la seule liberté individuelle: c'est là l'illusion que précisément dénonce le déterminisme. Pire il y a le recours à la foi en la grâce sans plus chercher à en réaliser la Vie divine : c'est le piège de la religion qui perd de vue toute spiritualité et proclame le mystère pour ne pas adorer Cela en vérité. Là encore le déterminisme a la vertu de dénoncer une religion qui proclame des miracles invisibles et qui au fond humilie la raison.

Si notre approche conceptuelle est d'abord au service d'une authenticité spirituelle, il faut peut-être envisager une utilisation de ces deux approches que sont le déterminisme d'une part et la position de la grâce et du libre arbitre de l'autre.

 A suivre et à approfondir en cliquant ici.

mardi 7 février 2012

TOUTES LES CIVILISATIONS SE VALENT-ELLES ?


En première personne tout m'exprime y compris cette personne qui exprime son communautarisme identitaire qu'il soit Musulman soi-disant anti-occidental, qu'il soit chrétien évangéliste ou qu'il soit lié à la France Occidentale.
En première personne mon premier geste est d'accueillir toutes les personnes y compris mes propres réflexes identitaires. En première personne toutes les civilisations se valent donc au sens où toutes les identités expriment ce que je suis et d'ailleurs je n'ignore pas intellectuellement que toutes les identités culturelles ont laissé en leur sein un espace à la prise de conscience de la première personne. Le meilleur de la culture française et occidentale a pour moi à voir avec la reconnaissance de cette source de tout ce qui est  et le meilleur de la culture musulmane a à voir avec cela aussi. Tout mode de vie est le fruit d'une intuition créatrice qui a trouvé un chemin d'adaptation et de création dans une situation donnée. Il y a donc en toute civilisation un noyau qui porte la trace de cette inspiration initiale. Le nazisme, le fascisme ou le communisme n'ont jamais formé une civilisation quelconque, ce sont des aberrations de notre civilisation occidentale. Mais au fond aujourd'hui un certain communautarisme musulman s'apparente au fascisme et un certain évangélisme rampant dans nos banlieues en est proche. Qu'on compare l'évangéliste, le musulman fondamentaliste, intégriste et anti-occidental de nos cités et notre bon français fasciné par le fascisme, ils sont sont en fait très proches. C'est là un seul et même problème politique qui met en jeu l'accueil de l'autre et le sens du dialogue (le deux qui fait consciemment un en première personne). Si la réalisation de la première personne est assez éloigné de la plupart et que sa présence dans les textes restent souvent ésotériques, les valeurs de l'accueil et de l'hospitalité, elles, sont clairement au centre du fondement de nos civilisations. On trouve clairement la trace de ces valeurs dans les textes fondateurs (qu'ils soient religieux ou philosophiques) de nos civilisations occidentales judéo-chrétiennes et arabo-turco-musulmanes  !!!  Ce n'est que sur ces valeurs communes que nous pourrons édifier une nouvelle civilisation qui ne nie pas l'identité racine de ses membres.

Seule la mentalité postmoderne dotée d'un relativisme fort permet de traiter nos identités sous un mode ludique et créatif. Le relativisme vulgaire affirme une égalité pour ne pas au final interroger ses propres crispations identitaires. Le relativisme fort affirme que les identités ont une même valeur mais quand elles savent leur relativité. Sans cette connaissance intime de la relativité de notre identité, aucune création n'est possible, il n'y a que des crispations, des adaptations négatives, etc. jusqu'à la dissolution. Le relativisme fort peut donc devenir un chemin d'accès à la conscience auto-créatrice en première personne. Car à vrai dire on peut être en première personne mais croire en la vérité de notre identité qui nous permet cette connaissance. On ne laisse pas alors la première personne déployer totalement sa spontanéité créatrice. Comment toucher le cœur de ce communautariste sans cette spontanéité ? Ce ne sont pas des arguments qui le toucheront, un ego vaincu est humilié et précisément tout communautariste se renforce dans sa crispation en s'affirmant victime d'une humiliation de ceux qui n'appartiennent pas à sa communauté. Si nous devons penser une éducation républicaine pour un élève baignant dans le communautarisme, nous devons lui donner le chemin au sein de sa propre identité pour atteindre la relativisation de son identité. Toutes les identités se valent : elles ne sont que relatives. Seul le cœur n'est pas relatif au cœur de notre identité ! Quand l'identité étouffe le cœur, alors c'est le début de l'horreur !!!

Les expressions culturelles des civilisations ne se valent pas mais en leur fond chaque civilisation contient un chemin d'accès à la conscience créatrice, au cœur créateur. Affirmer seulement sans davantage de précision que les civilisations ne se valent pas est un propos polysémique imprécis qui ne fait que confirmer notre musulman intégriste dans sa croyance, même si électoralement c'est le plus souvent un évident appel du pied au néo-fasciste franco-français.

Dire que les expressions culturelles des civilisations ne se valent pas mais qu'en leur fond chaque civilisation contient un chemin d'accès à la conscience créatrice est la seule position précise qui permet le dialogue et l'évolution qui peuvent manifester dans nos cultures la conscience en première personne et plus encore la lumière du cœur. Pour combattre l'obscurantisme communautariste qu'il soit musulman, évangéliste ou franco-français, c'est le dialogue qui doit rester l'idéal politique même s'il faut sanctionner et lutter activement contre ce qui s'y oppose.

Un républicain authentique ne doit pas se sentir menacer davantage par le communautarisme musulman que par le communautarisme français parce que au fond en poids électoral le communautarisme français aujourd'hui menace peut-être davantage la république. 

jeudi 26 janvier 2012

LA FIN DU MONDE BIEN COMPRISE INVITE A LA GARDE DU COEUR.

Le calendrier Maya et autres prophéties annoncent la fin du monde. La date du 21 décembre 2012 circule beaucoup sur la toile. La fin du monde angoisse. Mais la possibilité qu'un cancer en ce moment se propage dans mon corps peut aussi m'angoisser.

Nous nous proposons de mener un examen qui mette le mental devant le caractère quelque peu délirant de ses craintes.
Il est vrai que l'humanité peut depuis un demi-siècle s'autodétruire, soit par une guerre nucléaire, soit par une guerre bactériologique, soit en empoisonnant toutes ses ressources. Mais cette perspective s'ajoute à la liste des dégâts que pourrait provoquer une comète, un astéroïde, une éruption solaire, une inversion des pôles ou un trou noir croisant notre système solaire. L'idée qui angoisse est celle d'une catastrophe affectant toute l'humanité d'un coup comme par le passé de telles catastrophes ont affecté le cours de l'évolution du vivant.

Un grand oncle de ma famille qui approchait de ses 80 ans a reçu un jour la visite de témoins de Jéhovah qui lui ont parlé de la fin du monde. Il leur a fait remarquer grosso modo :

Vous savez pour moi la fin du monde elle est pour bientôt vu l'âge que j'ai !

Vivre sans éluder la question de la mort de notre personne reste le seul enjeu véritable de la fin du monde. Qu'est-ce que ça change que tout le monde meurt en même temps que moi ? Vu que je serai moi-même en train de mourir, je ne pourrai rien pour les autres en train de mourir ! Dans Les Évangiles quand on nous demande de veiller et de prier pour ne pas être pris au dépourvu par la fin du monde, il s'agit au fond d'être prêt aussi à traverser l'inconnu de la mort. Dans les sagesses antiques, il était souvent conseillé d'être attentif au sens d'être prêt à la mort.
Une fin du monde collective ou une fin du monde individuelle du point de vue des faits ne changent pas grand chose. D'ailleurs quand je ferme les yeux le monde ne disparaît-il pas ? 

Chacun contient en soi le monde :


Chaque être humain qui est mort ou mourra a été ou sera confronté à la fin du monde en quelque sorte. Mourir revient finalement à être catapulté à la fin du monde qui est commune à tout homme.

Un autre point important est que la disparition du monde et de l'individualité qui se joue tout ou partie à la fois comme mort et fin du monde met en jeu une apocalypse. Ce mot ne signifie pas "fin du monde", il désigne une révélation universelle du divin. Le Divin, parce qu'il est tel, suscite le monde et l'individu et, en apocalypse, il pourrait peut-être les ressusciter, transformer leur vie en une vie sans mort.

Douglas Harding pointe le bord du monde là où se produit la fin du monde et l'apocalypse :


Au moment de ma mort, ce qui manifeste au-delà du bord du monde, c'est-à-dire mon corps, va certainement se détacher de ce bord. Le corps deviendrait, si mon regard individuel persistait encore, un objet visuel et son vécu sensorimoteur aurait disparu. A quoi finirait par se réduire l'engendrement de l'individu dans l'espace de conscience qui le manifestait en même temps que le monde ?

Quoi qu'il en soit, l'impératif d'être attentif et de veiller, en nous tenant prêt à la mort et à la fin du monde, reçoit ici un éclairage important. Quand je perçois le bord du monde, je suis automatiquement prêt à rendre mon individualité à la conscience qui l'engendre et donc je suis prêt à aller directement au lieu où prend place l'apocalypse et la fin du monde. En outre, il ne s'agit pas tant d'une méditation de la mort que d'une méditation de la vie sans mort : ici repérer ce qui peut mourir revient aussi à repérer la source éternelle de vie. 


Au-delà du bord du monde, il n'y a pas temps, c'est toujours immobile même si c'est source de vie. Ici sans nul mouvement, la notion de temps n'a plus cours. Ma temporalité individuelle émerge donc de cette éternité, sa racine est en cette éternité. Dans mon essence individuelle, il y a quelque chose d'éternel. Qu'aucune trace de ma temporalité ne demeure, la source garde en son sein mon essence. Cette sauvegarde de mon essence, qu'implique-t-elle ? la réincarnation est-elle possible ? une forme de paradis existe-t-elle ? Y a-t-il une évolution qui fournisse à une dimension de mon individualité une manifestation certes discontinue mais une continuité consciente ? 

Partant d'une vision en première personne sans tête imaginée au centre, rien ne m'autorise à dire l'impossibilité de ces hypothèses. 

Mais l'essentiel est ce que j'ai découvert : je peux laisser et abandonner mon individualité en toute confiance entre les mains de cet espace atemporel d'où tout surgit. 

Par exemple, tout disparaît dans l'inconscience amnésique du sommeil profond, et par la source, se rédéployant en un Soi spacieux, réapparaît, soit projeté au milieu de la projection d'un monde onirique, soit au matin, dans l'univers qu'il manifeste. Mon essence spirituelle prévaut bien sur ma dimension matérielle.

Je peux m'abandonner à la source éternelle où mon individualité et cet espace se résorbent. Qu'ai-je à craindre ? Pourquoi avoir peur de la mort ?  Dans cet abîme sans fond où je me résorberais, quelque amour ne veille-t-il sur cette trace éternelle de mon individualité ? C'est cette trace, la racine de ma personne vraie ! 

C'est bien égocentrique de songer à me voir ressusciter tel quel. 

Quel dommage d'encore ignorer cette racine éternelle de moi-même, mon essence absolue, qui précède le Soi, le monde et mes limites égoïques !

Paradoxe, s'abandonner en toute confiance à ce va-et-vient entre fin du monde et apocalypse, ne plus se soucier de notre éventuelle totale résorption en l'absolu, est peut-être le meilleur chemin pour que notre essence individuelle se réalise en la substance de l'absolu.




dimanche 27 novembre 2011

LA SPIRITUALITE AU-DELA DE LA MORALE ET DE LA RELIGION SELON SRI AUROBINDO.


"La vie spirituelle (adhyâtma-jîvana), la vie religieuse (dharma-jîvana) et la vie humaine ordinaire, dont fait partie la morale, sont trois choses très différentes; il faut savoir laquelle on désire et ne pas confondre les trois. La vie ordinaire est celle de la conscience humaine moyenne séparée de son vrai Moi et du Divin et régie par les habitudes courantes du mental, de la vie et du corps qui sont les lois de l'ignorance. La vie religieuse est un mouvement de la même conscience humaine ignorante qui se détourne ou essaie de se détourner de la terre pour se diriger vers le Divin, mais sans avoir encore la connaissance, et qui est menée par les édits et les règles dogmatiques d'une secte ou d'une croyance qui prétend avoir trouvé la voie hors des liens de la conscience terrestre vers quelque Au-Delà béatifique. La vie religieuse peut être une première approche de la vie spirituelle, mais très souvent elle se borne à tourner sans aucune issue dans une ronde de rites, de cérémonies et de pratiques ou d'idées et de formes fixes. La vie spirituelle, au contraire, procède directement par un changement de conscience, un changement de la conscience ordinaire, ignorante et séparée de son vrai moi et de Dieu, en une conscience plus grande dans laquelle on trouve son vrai moi; d'abord on vient en contact direct et vivant avec le Divin et ensuite on s'unit à lui. Pour le chercheur spirituel ce changement de conscience est la seule chose qu'il cherche et rien d'autre n'a d'importance. La morale est une partie de la vie ordinaire; elle tente de gouverner la conduite extérieure par certaines règles mentales ou de former, par ces règles, le caractère à l'image d'un certain idéal mental. La vie spirituelle va au-delà du mental; elle entre dans la conscience plus profonde de l'Esprit et agit mue par la vérité de l'Esprit. En ce qui concerne la vie éthique et la nécessité de réaliser Dieu, cela dépend de ce qu'on considère comme l'accomplissement des objectifs de la vie. Si une ouverture à la vie spirituelle en fait partie, alors la morale seule ne vous la donnera pas."

Sri Aurobindo, Lettres sur le yoga.

jeudi 27 octobre 2011

QUAND JEAN JAURES TISSE DES LIENS ENTRE SPIRITUALITE ET POLITIQUE.

Jaurès lecteur de Rousseau explicite les liens entre une pensée politique juste et une spiritualité liée à la grande nature.

Sur le lien manifeste de Jaurès avec une exploration spirituelle de l'intériorité, on lira cet extrait sur le site Eveil et philosophie.

C’est ainsi que Jean-Jacques a été réformateur, révolutionnaire malgré lui, et que sa pensée a eu toute sa puissance. En effet, il n’apportait pas au monde les combinaisons arbitraires d’un cerveau inquiet, mais des conclusions natu­relles, pleines de vie intérieure, très riches, interprétées par un esprit puissant. Lorsque les esprits entraient dans ses doctrines, qu’ils étaient entraînés par lui, au moment où ils pouvaient hésiter, résister, ils sentaient tout à coup que ses doctrines avaient pour arrière-fond la nature immense, joyeuse et libre. Le point de départ des idées sociales de Rousseau était l’amour du monde natu­rel ; il arrivait à une source délicieuse, cachée sous bois. En communiquant aux hommes ses joies, il communiquait sa doctrine. Il semblait qu’on ne pût revenir à la nature que par ses études. Danton disait dans sa prison, après les agitations furieuses de sa vie révolutionnaire : « Que je voudrais voir des arbres ! ». Il y a là une contradiction bizarre que les épris des œuvres de Jean-Jacques n’avaient pas à redouter. Partout dans la doctrine du maître, circule la sève, pénètrent les senteurs des grands bois. Et les hommes qui retrouvaient à la fois la nature et la liberté, s’éprenaient pour l’âme que leur donnait cette révélation, de cette sorte d’adoration qui fut, dans la société vieillie, une gran­de force de transformation.
Ce texte est à rapprocher de cet extrait de la thèse de Jean Jaurès, De la réalité du monde sensible :
« La pensée, d’un mouvement naturel et en dehors même de toute règle et de toute méthode, s’élève, par degrés, des objets les plus particuliers aux conceptions les plus générales. Il y a d’un degré à l’autre une certaine continuité logique, parce que les idées superposées s’enveloppent partielle­ment les unes les autres, et que l’esprit retrouve, dans les conceptions plus générales, quelques-uns des éléments compris dans les idées moins générales, ou les objets particuliers. Mais, au point de vue purement logique, ce mouvement de l’esprit n’est en quelque sorte qu’un appauvrissement continu, puisqu'il laisse en chemin toutes les déterminations, et qu’arrivé au bout, il n’a retenu qu’une idée, la plus générale, mais aussi, au point de vue logique, la plus vide de toutes, l’idée d’être. Comment se fait-il donc que dans ce mouvement de contemplation l’esprit sente en lui-même, non pas une détresse croissante, mais, au contraire, un enrichissement de joie et d’orgueil ? Comment se fait-il que Platon, ayant longuement familiarisé son âme avec les objets bons et beaux, s’élève, avec un enthousiasme grandissant, jusqu’à cette idée de l’être, qui lui apparaît si belle et si pleine, qu’on se demande si ce n’est pas en elle que l’idée du bon resplendit le mieux ? Cet ignorant de Jean-Jacques s’abandon­nait lui aussi, dans les champs et sous les bois, à l’essor spontané de la pensée platonicienne ; il avait fait de l’histoire naturelle tout le jour, il avait ramassé des échantillons minéraux, classé des plantes, étudié des insectes, et peu à peu, le soir venu, il méditait sur tous les rapports qui enchaînaient tous ces êtres, puis tous les êtres ; et sa pensée s’élargissait bien au-delà des vastes horizons du soir jusqu’à l’idée de l’être universel, en qui elle résumait et agrandissait tout ensemble les joies éparses de sa journée. Comment cela est-il possible ? Comment la pensée, en paraissant se dépouiller, s’enrichit-elle en effet ? C’est que l’idée d’être n’est pas un élément juxtaposé aux choses qu’on en isole par dissection ou analyse ; elle est au fond des choses, ou, plutôt, elle en est le fond. Ni l’âme, ni l’esprit, ni les sens, ne peuvent rien toucher sans toucher à elle. En savourant les parfums, les clartés, les formes, les joies intimes, nous nous imprégnons d’être par toutes nos puissances de connaître et de sentir. Il y a, de l’être à ses manifestations changeantes, une merveilleuse réciprocité de service. Si nous ne sentions pas l’être, au fond même des choses les plus subtiles et les plus fuyantes, notre âme se dissoudrait dans la vanité et l’inco­hérence de ses joies. Il y a, jusque dans la subtilité du rayon qui se joue, quelque chose de résistant, et si les couleurs et les sons peuvent se compléter dans notre âme par d’étranges et mystérieuses harmonies, c’est que les sons et les couleurs mêlent, dans les profondeurs de l’être, leurs plus secrètes vibrations. Mais, pendant que d’un côté l’être donne ainsi, à toutes les manifestations sensibles, ce commencement d’unité qui est nécessaire aux choses les plus libres, et cette solidité qui est nécessaire aux plus exquises, les manifestations sensibles, à leur tour, communiquent à l’être un ébranlement mystérieux qui leur survit. Rien de précis ne subsiste dans mon âme des belles formes que j’ai admirées, des parfums que j’ai respirés, des splendeurs dont je me suis enivré ; et pourtant, lorsque mon âme, toute vibrante de ces émotions disparues, s’élève jusqu’à l’idée de l’être universel, elle y porte, elle y répand à son insu les frissons multiples qui l’ont traversée ; voilà comment l’idée de l’être n’est point vaine : c’est que, s’étant répandue en toutes choses, dans les souffles, dans les rayons, dans les parfums, dans les formes, dans les admirations et les naïvetés du cœur, elle a gardé quelque chose de toute chose ; ses profondeurs vagues sont traversées de souffles que l’oreille n’entend pas, de clartés que l’œil ne voit pas, d’élans et de rêves que l’âme ne démêle pas. Toutes les forces du monde et de l’âme sont ainsi dans l’être, mais obscurément et n’ayant plus d’autre forme que celle qui est marquée, pour ainsi dire, par leur plus secrète palpitation. Quand la mer a débordé doucement sur une plage odorante, elle ramène et emporte, non pas les herbes et les fleurs, mais les parfums, et elle roule ces parfums subtils dans son étendue immense. Ainsi fait l’être qui recueille, dans sa plénitude mouvante et vague, toutes les richesses choisies du monde et de l’âme. Dirons-nous donc, maintenant, qu’il est une abstraction et non pas une réalité ? » (De la réalité du monde sensible, chapitre VI)
Bilan provisoire :


Cette tradition minoritaire qui visiblement s'enracine en France dans les écrits de Jean Jacques Rousseau passe aussi par un Pierre Leroux dont Jaurès a été un lecteur attentif.

Nicolas Weill écrit en critiquant un livre de Vincent Peillon sur Pierre Leroux et le socialisme républicain qu'il y a là de grands intérêts pour la gauche souvent antireligieuse et prompte à s'en prendre aux minorités spirituelles (cf. le rôle du PS dans la constitution de la Miviludes dont l'action à l'égard des minorités spirituelles toujours jugées d'ors et déjà sectaires par elle a été contestée y compris devant la justice et ici)  :
En revanche, il est une actualité de Leroux particulièrement forte en ces temps de laïcité militante. Celle d'un moderne paradoxal qui s'efforce de réconcilier le socialisme républicain avec l'idée religieuse. Si, pour lui, la religion est avant tout "religion de l'humanité", l'ambition du socialisme républicain n'en reste pas moins d'accomplir ici bas le programme que le christianisme a failli à réaliser. Cette vision, quoique séculière, n'en aboutit pas moins à une véritable théologie laïque. En cela, suggère M. Peillon, auteur chez Grasset d'un Jean Jaurès et la religion du socialisme (2000), elle pourrait porter les prémices d'une laïcité plus conciliante et plus respectueuse du pluralisme.
Affleure donc ici une tradition française liant spiritualité et politique qui a été et reste largement minorée. En fait Jaurès n'a pu face au déferlement matérialiste marxiste expliciter clairement ses liens de sa pensée politique avec la spiritualité. Les lecteurs de Jaurès qu'ils soient de droite (cf. la reprise de certaines idées par les discoureurs de Sarkozy) ou de gauche (cf. Vincent Peillon) voient bien quelque chose de non matérialiste et de plutôt spiritualiste dans le républicanisme socialiste de Jaurès mais ils ne voient jamais clairement de quoi il est question faute de bien incarner comme Jaurès lui en était capable l'expérience de générosité liée à cette immensité intérieure (qu'un lecteur averti comme un Jean Michel Le Lannou sait le faire).

samedi 22 octobre 2011

A PARTIR DE LA PREMIERE PERSONNE DE DESCARTES, MALEBRANCHE ET VOLTAIRE NOUS DISENT QUE NOUS VOYONS TOUT EN DIEU.

Descartes écrit dans Les réponses aux cinquièmes objections, p. 810, édition Alquié :

"[...] ce n'est point l’œil qui se voit lui-même ni le miroir, mais bien l'esprit, lequel seul connaît et le miroir, et l’œil, et soi-même."
A partir de là il semble que le processus de vision par l'esprit est mieux exprimé par la vision en première personne que par le schéma d'une vision transmise à l'esprit par le biais de la glande pinéale.


L'esprit chez Descartes reste encore individuel, c'est par l'idée d'infini que nous touchons une existence infinie au-delà de notre esprit et qui l'englobe.
 

Malebranche, un disciple de Descartes redit ceci dans De la recherche de la vérité, Livre III, IIe partie, chapitre VI :
" La preuve de l'existence de Dieu la plus belle, la plus relevée, la plus solide et la première, c'est l'idée que nous avons de l'infini."
Cette preuve dans De la recherche de la vérité, Livre III, IIe partie, chapitre VI est connectée au fait que selon lui :
"[...] nous voyons en Dieu les choses matérielles et sensibles".
 Dans sa Préface à De la recherche de la vérité, il disait déjà dans cette perspective :
"L'attention n'est que le retour et la conversion de l'esprit vers Dieu, qui est notre seul maître et qui seul nous instruit de toute vérité."

Voltaire commentant la tentative de Malebranche d'expliquer comment on voit tout en Dieu écrit dans ses Derniers écrits sur Dieu, GF, p.314 :
"La matière de l'univers appartient donc à Dieu tout autant que les idées, et les idées tout autant que la matière.
Dire que quelque chose est hors de lui, ce serait dire qu'il y a quelque chose hors de l'infini.
Dieu étant le principe universel de toutes les choses, toutes existent donc en lui et par lui."