mercredi 20 mars 2013

ESPACE ET MEDITATION selon Jacques Vigne, Fénelon et Sri Aurobindo.

Jacques Vigne, dans Ouvrir nos canaux d'énergie par la méditation écrit dès les premières lignes de son introduction :

Les chercheurs en neurosciences ont montré que l'expérience de méditation profonde est liée à une stimulation du centre permettant de percevoir l'espace pur et à une inhibition de celui des obstacles. De fait, avant même ces découvertes, il suffisait déjà de lire la littérature spirituelle pour s'apercevoir qu'une des comparaisons les plus fréquentes pour évoquer les grandes expériences spirituelles était celle de l'espace sans limite ni compartimentations.


Par exemple, dans son Traité de l'existence de Dieu, Fénelon insiste sur l'immensité inclue dans la lumière divine et déconstruit toutes nos compartimentations pour nous permettre de la reconnaître dans son évidence :
C'est donc à la lumière de Dieu que je vois tout ce qui peut être vu.

Mais quelle différence entre cette lumière et celle qui me paraît éclairer les corps ! C'est un jour sans nuage et sans ombre,sans nuit, et dont les rayons ne s'affaiblissent par aucune distance. C'est une lumière qui n'éclaire pas seulement les yeux ouverts et sains, elle ouvre, elle purifie, elle forme les yeux qui doivent être dignes de la voir. Elle ne se répand pas seulement sur les objets pour les rendre visibles; elle fait qu'ils sont vrais, et hors d'elle rien n'est véritable; car c'est elle qui fait tout ce qu'elle montre. Elle est tout ensemble lumière et vérité; car la vérité universelle n'a pas besoin de rayons empruntés pour luire. Il ne faut point la chercher, cette lumière en dehors de soi : chacun trouve en soi-même ; elle est la même pour tous. Elle découvre également toute chose ; elle se montre à la fois à tous les hommes dans tous les coins de l'univers. Elle met au dedans de nous ce qui est dans la distance la plus éloignée ; elle nous fait juger de ce qui est au-delà des mers, dans les extrémités de la terre, par ce qui est au dedans de nous. Elle n'est point nous-mêmes ; elle n'est point à nous ; elle est infiniment au-dessus de nous : cependant elle nous est si familière et si intime, que nous la trouvons aussi près de nous que nous-mêmes. Nous nous accoutumons même à supposer, faute de réflexion, qu'elle n'est rien distingué de nous. Elle nous réconcilie souvent avec nous-mêmes : jamais elle ne tarit ; jamais elle ne nous trompe ; et nous ne nous trompons que faute  de la consulter assez attentivement, ou en décidant avec impatience quand elle ne décide pas.
Ô vérité, ô lumière, tous ne voient que par vous ; mais peu vous voient et vous reconnaissent ! On ne voit tous les objets de la nature que par vous ; et on doute si vous êtes !



Ceci fait écho à ce qu'écrit Sri Aurobindo dans La Synthèse des yogas, tome 2, éditions Buchet-Chastel, p.133 qui montre davantage un processus de divinisation en jeu  :
L'Esprit, le Divin s'est manifesté en tant qu'Être infini étendu en lui-même, existant en lui-même, pur, libre du Temps et de l'Espace comme des images de sa conscience. Il est plus que toutes les choses et cependant les contient toutes en l'étendue de son être et de sa conscience ; Il n'est lié par rien de ce qu'Il crée, contient ou devient - Il est libre et infini, toute béatitude. En fait cette image du Brahman éthéré [âkâsha selon la philosophie sâmkhya[..]] peut être d'une grande aide pratique pour le sâdhak qui trouverait difficile difficile de méditer sur ce qui, tout d'abord, lui semble une idée abstraite et insaissable. Avec l'image de l'éther (non pas l'éther physique, mais un vaste éther d'être, de conscience et de béatitude qui embrasse tout), il peut chercher à voir par l'intellect et à sentir en son être mental cette existence suprême et à identifier celle-ci unitivement au moi qui est en lui. 
On notera une petite nuance que Jacques Vigne ne donnait pas : cette fusion dans l'espace infini perçu comme l'Esprit ouvre à sa dimension alocale et atemporelle. 

Sri Aurobindo poursuit :
Cette sorte de méditation peut mettre le mental dans un état favorable de prédisposition où, par une déchirure ou un retrait du voile, la vision supramentale pourra inonder la mentalité et changer complétement toute notre vision. Une fois ce changement de vision opéré et à mesure qu'il grandit en puissance et en insistance et qu'il occupe toute notre conscience, il se produit finalement un changement dans notre devenir, si bien que nous devenons ce que nous voyons. Dans la conscience de notre moi, nous ne serons pas tant cosmiques qu'ultra-cosmiques, infinis. Dès lors, le mental, la vie et le corps seront seulement des mouvements dans l'infini que nous sommes devenus, et nous verrons que ce qui existe n'est pas du tout le monde, mais seulement cet infini de l'Esprit en lequel se meuvent les grandioses harmonies des images de Son Devenir conscient.

vendredi 15 mars 2013

LE DON DE SOI A LA VIE DIVINE EVOLUTIVE EST VOIR MAIS AUSSI REFUS ET ASPIRATION.

La spiritualité orientale inspirée du bouddhisme, de Prajnanpad ou de l'advaïta, par exemple, nous a beaucoup habitués à songer qu'il ne faut pas faire d'effort sinon pour ne plus en faire comme quand on se relaxe et qu'on s'élargit laissant couler en nous tous les phénomènes.

L'attitude qui cherche à Voir plus qu'à juger et penser est juste.

Mais élargir notre attention pour retrouver le champ de conscience en amont des phénomènes qui nous libère ainsi de tout attachement à l'un d'entre eux interdit-il de refuser à l'occasion certains phénomènes pour y accéder plus radicalement et peut-être plus profondément ?

Se refuser efficacement à une pensée, à un désir ou à une émotion ne consiste pas bien sûr à lutter contre eux en opposant une autre pensée, un autre désir. Ce seraient encore les vieilles recettes du changement que tout le monde connaît. Parfois elles sont bien utiles et on ne vient à la nécessité authentique de la recherche spirituelle que parce qu'on les sent peu satisfaisantes les ayant pratiquées suffisamment pour le voir. 

Refuser efficacement une pensée, un désir ou une émotion va consister à se concentrer vers là où ils n'ont pas prise c'est-à-dire vers le champ de conscience pure et de là les rejeter c'est-à-dire empêcher le mouvement de conscience ordinaire qui veut nous ré-identifier mécaniquement à eux. Plus simplement et plus profondément le Refus est efficace s'il est dirigé vers un don de soi à la vie divine.

Quand on envisage la libération que du seul point de vue déterministe, on nous demande de comprendre nos attachements, de Voir la mécanique enfin que ce qui est en nous déjà libre se réalise. On insiste sur le fait qu'il ne s'agit ni de refuser l'émotion ni de la justifier mais de la laisser s'épanouir dans une ouverture compréhensive. Mais dans toutes les formes de complaisances égocentriques, de victimisations, de désirs vains qui comme l'addiction aux nouvelles technologies réduisent notre créativité en nous distrayant par des gratifications sans but, cette méthode du Voir n'a-t-elle pas des chances de s'enliser ? Un alcoolique peut-il s'en sortir sans un sevrage fondé sur des techniques de refus d'un mouvement de conscience mécanique ordinaire ?
Si le Refus est fondé sur la concentration vers notre liberté intérieure c'est-à-dire sur la dimension individuelle de notre ouverture intérieure naturelle à tous les phénomènes, il a toutes les chances d'opérer. Il y aurait là conjoint au Voir qui comprend les déterminations un mouvement de choix de se laisser prendre aux déterminations mécaniques ou de s'en détacher en les rejetant pour aller vers plus de lumière spirituelle.

On peut ainsi s'amuser à détruire des pensées comme un enfant fait éclater des bulles : je suis en un sens le Fils du champ de conscience à qui il m'a été donné de régner en priorité sur ce type de phénomène. La liberté semble dès lors de n'écarter aucune pensée de son champ de tir. Ce genre de refus qui va s'appuyer sur un point de concentration un peu en arrière entre les sourcils peut donner à voir les idées avant qu'elles ne s'expriment en mot. On peut se concentrer sur ce point avant qu'il ne se semble participer à la concentration comme un centre de la conscience. Descartes a-t-il vue dans la glande pinéale le centre où l'âme interagit principalement avec le corps en ayant fait une telle expérience ? Ce centre en arrière entre les sourcils coïncide avec le centre de l'ouverture visuelle du champ de conscience. Le champ de conscience peut ainsi s'ouvrir intérieurement à un monde des idées qui est aussi le monde des intuitions : on les voit flotter autour de nous parfois et on peut les voir s'approcher avant qu'elle ne s'exprime sous formes de pensées verbales ou imaginées.

Il y a donc bien une manière plus violente d'entrer chez soi au royaume des cieux en se concentrant directement là où le champ de conscience est en notre individualité un début de phénomène et déjà une ouverture, là où dimension personnelle et dimension impersonnelle du champ de conscience sont indiscernables.

Un autre point de concentration remarquable outre celui entre les deux yeux correspond encore mieux peut-être à ce point d'équilibre entre notre individualité et notre réalité d'ouverture de conscience impersonnelle : le cœur, non pas le cœur matériel mais un centre de concentration naturelle du champ de conscience au milieu du torse. Dans la détente, il y de l'attention sans effort au champ de conscience il y a une descente par là. On est là dans ce feu du cœur et partout à la fois. Par la concentration la plus détendue possible pour qu'elle gagne en endurance dans cette direction, on atteint non seulement une paix émotionnelle, une souveraineté de plus en plus grande vis-à-vis des désirs qui montent mais aussi une aspiration spirituelle, une soif paradoxalement joyeuse de Cela et de sa manifestation de plus en plus parfaite.
Eros, Génie assoiffé de beauté dans les bras d'Aphrodite, Mère de la beauté.















Trois mouvements participent dès lors à notre progression vers le don de soi à l'évolution divine : VOIR, REFUS et ASPIRATION.

- l'observation compréhensive, le Voir à l'aide de la réalisation du pur témoin neutre qu'est en nous la simple ouverture aux phénomènes (ici les méditations fondées sur la pleine conscience sont utiles);
- le Refus des mécanismes en s'accrochant à notre liberté intérieure et en saisissant la grâce qu'on nous tend à travers elle (ce mouvement peut trouver à s'inspirer des procédés de la dévotion, de la soumission à la volonté divine) ;
- l'Aspiration à plus de vérité, mais aussi plus beauté et donc plus de perfection dans la manifestation (on trouve un témoignage chez Platon, dans la tradition monothéiste qui s'en inspire avec par exemple l'épectase de Grégoire de Nysse).

Voir permet de se détacher de la mécanique. La personnalité appartient à la mécanique, Voir permet l’Éveil à une réalité impersonnelle.
Refuser le mouvement mécanique est d'autant plus efficace qu'on voit. Le Refus met en jeu un Voir car sans Voir le refus ne sera qu'un refoulement. Le Refus met en jeu une dimension personnelle au cœur de l’Éveil spirituel permis par le Voir.
Enfin sans l'Aspiration, le Refus risque de devenir une lutte de l'ego qui oublie de se concentrer pour accueillir la force de la grâce. Sans l'Aspiration, le Voir finit par se mettre au rythme le plus lent du Devenir. Sans Aspiration et Refus, le Voir est un Éveil à une réalité impersonnelle déjà là mais sans transformation autre que celle permettant l'alignement de la personnalité à cette réalité. L’Aspiration révèle en nous un principe d'individualisation par delà la dimension personnelle humaine au cœur de la liberté intérieure : une âme ?

mercredi 20 février 2013

LES TROIS LUMIERES DE LA TRADITION OCCIDENTALE ET LES LIMITES DE TOUTE CONNAISSANCE MENTALE.

Que peut dire la pensée au sujet des possibilités de la lumière spirituelle ?

Le monde matériel émerge au sein de la lumière spirituelle.

Bien sûr la pensée peut parvenir à décrire par induction des lois concernant le monde sensible, c'est-à-dire le monde matériel mais aucune vérité ne peut être absolue dans ce domaine parce que l'infinie complexité du monde sensible échappe à la pensée. 

Le monde spirituel est simple mais il est un mystère pour la pensée. Le monde sensible s'ancre dans ce mystère et c'est ce qui explique fondamentalement pour le mental son infinie complexité.

Chaque personne s'ouvre depuis la lumière spirituelle dans un monde mental et un monde sensible. Quand quelqu'un se perçoit dans la lumière spirituelle, il la perçoit selon son propre vécu du mystère et selon les limites qu'il assigne aux "possibilités" de la lumière spirituelle.

Nous lirons Daniel Morin de ce point de vue pour montrer comment au moment où on pointe la lumière spirituelle, on peut la limiter dans les concepts qui pourtant la pointent efficacement.
Daniel Morin nie par exemple que cette lumière spirituelle puisse être toute puissante et créatrice (Maintenant ou jamais, p.17, il fait cette négation en la reliant à l'image d'un Dieu juge). Spinoza aussi pensait qu'il s'agissait d'un mythe. Vouloir trouver du sens à Cela revient toujours à vouloir réenchanter notre égocentrisme (p.18) et donc à subtilement refuser la non séparation d'avec un processus global impersonnel sans autre direction que la non direction de la pure présence à soi tel que c'est. Parler de providence revient à encore à mettre une acceptation dans les mains de l'ego (p.110 sq.). Voir dans la lumière spirituelle, dans cette approche, revient à déposséder l'ego de tout effort puisque voir dans la lumière spirituelle suffit au fond à réduire à néant toute souffrance psychologique (p.90).

Ce que pointe Daniel Morin est un saut nécessaire. Mais la manière dont il le formule occulte étrangement le mystère de la lumière spirituelle en la réduisant à un inconnaissable et un indéfinissable sans possibilité autre que celle que la démarche pratique qui lui semble efficace lui assigne (p.21). Une bonne construction mentale et pratique pour atteindre telle réalisation peut représenter une fermeture pour éventuellement comprendre que telle autre est possible. Cette approche qui se veut pourtant un dépouillement semble malgré tout en se positionnant métaphysiquement contre l'âme (p.27), le libre-arbitre (p.43 sq.), la création (entre autres p.47), etc. représenter une forteresse mentale tout en prétendant que non.

Il faudrait être complétement libéré de toute construction mentale y compris les plus scientifiques pour vraiment permettre à la lumière spirituelle d'être ce qu'elle est et ce qu'elle peut devenir par delà les déterminismes spatio-temporels apparents. Pour se libérer de toute construction mentale, de toute préférence vitale voire des mécanicités physiologiques sans en privilégier d'autres tacitement, tout se jouera dans un va-et-vient entre telle lumière intellectuelle et la lumière spirituelle puis entre telle lumière vitale ou sensible et cette même lumière spirituelle. 

Il faut enfoncer la cognée entre conscience et pensée, conscience et émotions, conscience et processus physiologique pour que vraiment la lumière spirituelle peu à peu s'en décolle et s'en distingue mieux.

De ce point de vue, je m'inscris d'abord dans un rapport personnel paradoxal à cette lumière spirituelle. Vivre en elle en n'ayant aucune impulsion non séparée d'elle n'implique pas encore de s'être complétement personnellement anéantie en elle en tant que forme personnelle persistante avec ses idées mentales, ses préférences sensibles, voire certaines habitudes physiques, etc. Être vraiment libre implique l'anéantissement effectif de ces limitations. Mais maintenant cet anéantissement n'étant pas achevé, je suis et je demeure dans un rapport personnel à la lumière spirituelle et je l'assume complétement en ce sens. Y a-t-il une autre explication pour expliquer les différences de rayonnement spirituel observables pour l’œil spirituel affiné ?

Dans ce processus d’anéantissement personnel en cours, il y a l'expérience émergente d'une dimension occulte de ma personne qui transcende ma personnalité limitée à ces histoires mentales que je peux raconter, à des processus vitaux et à ce corps qui la caractérise pour les autres. Elle est comme ce rien de ma personne et son vrai commencement qui appartient entièrement à cette lumière spirituelle. Comme mon processus d’anéantissement n'est pas linéaire, cette dimension n'est pas présente constamment. 

Mais je réalise que c'est le cœur de mon cœur à la fois plus personnel que peut l'être ma personnalité, à la fois ma plus authentique partie prenante du processus cosmique et enfin à la fois la capacité de se voir ouvrir une nouvelle dimension à ce processus, dimension jusque là inconnue, en réponse à mon aspiration à ce total abandon. Où est dès lors la frontière entre dimension personnelle et processus impersonnel ? entre déterminisme et libre-arbitre ? entre manifestation et création ? entre toute puissance et impuissance ?

lundi 28 janvier 2013

CERTAINES RELIGIONS VALENT-ELLES MIEUX QUE D'AUTRES ?

Certaines religions seraient pires ou meilleures que d'autres, argumentent certains. 
Du point de vue d'une vision où on prendrait au sérieux une évolution de la conscience, cette affirmation semble fort ambiguë : émane-t-elle d'un ethnocentrisme subtil, d'un modernisme affirmé ? En tout cas une affirmation de cette ordre n'est certainement pas postmoderne. Et son imprécision ne permet pas de la dire intégraliste.

Les religions ont toutes eu un moment évolutif où elles ont tiré les hommes en avant y compris dans les luttes qu'elles ont générées entre elles et au sein de leur propre développement. On peut considérer que les religions sont des manières de vivre et de ce point de vue rares sont celles qui amènent une société à l'effondrement y compris les plus intolérantes, fanatiques ou les plus pessimistes sur la vie et son devenir.

Dans cette discussion il faut reconnaître que de nombreuses religions et sectes religieuses sont apparues et ont disparues au cours du temps. Par essence, le discours religieux qui parle des choses éternelles semble ignorer que sa propre permanence est  fort peu probable. Le christianisme dans l'apocalypse de Jean a pressenti la possibilité d'être délaissé socialement mais en affirmant sa vérité à la fin des temps. Seul le bouddhisme a peut-être pressenti ce destin inéluctable le concernant comme destin de tout ce qui apparaît et inévitablement ensuite disparaît.

Aucune structure mentale n'est à jamais apte à s'adapter pour rester dominante. Toutes les structures ne se valent pas mais cette non équivalence vaut essentiellement face au devenir. Tel groupe d'espèces dominant l'écosystème s'est fort bien renouvelé jusqu'à être appelé à ne devenir plus que secondaire : les oiseaux sont semble-t-il le reliquat le plus visible du règne des dinosaures.
La modernité rend infailliblement les religions secondaires. Tous les États modernes ont produit une forme de sécularisation sur le plan du droit et des lois. D'ailleurs la modernisation à côté de la défense de la liberté de pensée est passée parfois (et passe encore) par une forte suspicion voire persécution à l'égard des mouvements religieux. Au final une carte montrera un recoupement étroit entre incroyance et modernité :

Répartition des incroyants dans le monde soit plus de 15% de la population mondiale.
Pour s'adapter à ce nouvel état de chose, les religions doivent renoncer à être dominantes. La modernité promet une place au soleil et non plus un salut hypothétique en dehors du monde. Certains estiment que telle religion est meilleure que telle autre en considérant leur adaptation à la modernité. Mais ils oublient que toutes les religions même celles en apparence les plus pacifistes ont été socialement dominantes et ont par divers moyens essayé de garder cette position. Face à la modernité, elles ont dû cédé la place. Survivre a impliqué pour de nombreuses religions d'accepter leur position relative. Certaines populations commençant juste à entrer de plein pied dans la modernité, leurs religions se trouvent précisément à ce carrefour. Ce processus peut prendre un certain temps d'autant plus qu'une religion garde une aire géographique en dehors d'un fort mouvement de modernisation. Le moderne n'envisage guère d'accompagner une religion dans son aggiornamento moderne et une religion qui dans une grande part est en marge de la modernité lui semblera la pire de toute.
Le point de vue intégraliste le plus conséquent estime que le temps des religions est révolu c'est-à-dire de toute religion. D'un point de vue intégraliste, seule la spiritualité importe. Comme les philosophies, les religions (toutes les religions dignes de ce nom) véhiculent ou ont véhiculé de la spiritualité. Mais passées à la moulinette postmoderne, rien n'empêche des pratiques spirituelles empruntées à plusieurs traditions religieuses. La modernité vit de ses ennemis. Quand ses ennemis ne sont plus en mesure de lui barrer la route, son rationalisme et son matérialisme spirituel entre dans la crise postmoderne. Le moderne n'envisage pas l'approche postmoderne d'un dialogue qui forcément donne à l'autre une place en tant que personne et non en tant que membre d'une société croyante. Le moderne généralise car il rationalise : il affirme considérer la personne mais en dehors de son identité culturelle, il n'envisage pas une transformation d'une identité mais un rapport abstrait à des idées. Il ne comprend jamais vraiment le sens intégraliste d'une évolution des mentalités : une dialectique monologique d'idées n'est pas une dialectique dialogique ou une hyperdialectique s'ouvrant à l'intuition.
Pour l'intégraliste authentique, les querelles dogmatiques importent de moins en moins, seule compte l'exploration directe d'une dimension de la réalité dont les religions n'avaient été que des dépositaires d'une lumière partielle rarement redéployée et libérée sans des querelles dogmatiques, des schismes, des hérésies (des différences d'interprétations), des anathèmes, etc. L'intégraliste authentique ne transforme pas son expérience spirituelle limitée en vision du monde car il est ouvert à la possibilité d'expériences spirituelles qu'il n'a pas. Son sens critique ne se transforme pas en justification exclusiviste de sa vision du monde. Pour l'intégraliste le scepticisme et le relativisme postmodernes ne sont plus centraux mais ils demeurent  comme moteurs d'un sens de l'ouverture au possible.

vendredi 7 décembre 2012

METTRE FIN AU POUVOIR DES MARCHANDS DE SOUPE.

Dans Parole d'Hommes, Stephen Jourdain donne sa version du rejet de la spiritualité par le monde moderne. Voici rassemblés des extraits où Stephen Jourdain évoque ce point entre autres thèmes.


Dans L'irrévérence de l'éveil, en dialogue avec Gilles Farcet, il dit p. 52 à ce sujet :
Je dois honnêtement reconnaître que je continue à tenir pour sordide cette mentalité de boutiquiers, fussent-ils de haut vol, qui domine pour l'instant notre monde. C'est pourquoi, pour que j'en aie quoi que ce soit à foutre, je ne me sens pas particulièrement à mon aise dans la société actuelle qui m'apparaît régie par des marchands de soupe et autres maquignons déguisés en fins économistes. On se trouve des alibis culturels, sociologiques et tout ce que l'on voudra, mais en réalité, il s'agit de vendre sa soupe - ce qui me paraît répugnant, et d'autant plus nauséabond lorsque la soupe en question s'appelle spiritualité. C'est là qu'on en arrive à l'ultime déchéance. Mais passons...
Moi qui suis professeur en lycée, j'en vois les conséquences sur une partie des élèves. Pour "réussir", beaucoup aspirent à devenir de ces marchands de soupe ou de ces maquignons. Dans les banlieues parisiennes, il y a souvent l'évidence qu'il y a les marchands de soupe légaux (les financiers, les banquiers, les agents des multinationales y compris les politiques) et les illégaux (les dealers, les voleurs et autres petits trafiquants) tout aussi légitimes aux yeux de certains. Les élèves "ambitieux" veulent entrer dans des écoles de commerce. Et lorsque ces élèves songent à être ingénieurs, ils songent peu à l'être au sens traditionnel. Peu d'élèves songent à la recherche scientifique ou à l'innovation technologique.

Heureusement d'autres songent à des carrières d'éducateur, de professeur ou encore à des métiers d'arts et de spectacles.  Il y a bien sûr aussi des vocations médicales : infirmières, sages femmes ou médecins.


A vrai dire aucun ou presque n'a conscience du tournant évolutif que nos sociétés dans les 30 ans à venir vont devoir prendre. Il y a qu'une minorité qui prend au sérieux les questions spirituelles et une encore plus petite minorité qui prend au sérieux les tournants économiques que vont engendrer les limites des ressources terrestres, les conséquences écologiques de notre industrialisation pétrochimique et agronomique mais aussi paradoxalement l'allongement sans doute important de notre espérance de vie à cause des progrès scientifique en cours. Mais ceci est bien représentatif de la société actuelle. J'espère planter quelques lumières pour plus tard pour quand quelque chose d'autre émergera de leur expérience.

Une vision intégrale au sens large (de Sri Aurobindo à Ken Wilber) devrait mettre vraiment au centre les valeurs de la création et de l'évolution en lieu et place d'une consommation aveugle. Mais elle reste encore bien souvent incapable de vraiment percevoir en quoi on ne peut pas faire de la spiritualité une soupe de plus à vendre et donc d'offrir un dépassement des limites de notre monde... Le geste spirituel de Paul de Tarse qui consiste à vivre de son métier et à donner un enseignement spirituel et religieux sans être à la charge des communautés qui le reçoivent reste ignoré dans sa profondeur.

A vrai dire au cœur d'une vision intégrale, la création met par définition en jeu la valeur fondamentale de la gratuité. En effet un créateur est un médiateur d'une réalité plus grande que lui, la réalité qui nous donne d'être spirituellement sans exiger de nous quoi que ce soit. Créer authentiquement revient à se brancher à cette dimension ontologique du don et devrait donc nourrir partage et solidarité. Une communauté créatrice devrait trouver indigne qu'on doive gagner sa vie en sacrifiant le développement de toute dimension créatrice. En faire du développement des facultés intuitives créatrices un moyen de faire des affaires trahit donc le geste créateur fondamentalement. 
On sent bien que grâce à cet exercice le guru ne va plus trouver culpabilisant de réclamer son argent, non ?
L'argent peut être un instrument servant la volonté divine mais peut-il être un ami ?
Les gens comme les heures sombres des années 30 évoquent des ennemis culturels sans voir que ce sont bien les marchands de soupe la première cause de tous les stress inutiles et d'une misère injustifiable. Bien entendu les marchands de soupe ne sont pas toujours nettement séparables des producteurs : le logo à ce niveau fait la loi, l'obsolescence qui ignore tout souci écologique et la fin des matières premières ou encore le mensonge publicitaire éhonté font la loi.

Mais on remarquera que les créateurs authentiques parmi les producteurs sont aussi très souvent exploités par les marchands de soupe. Qu'on songe à ces agriculteurs dont les produits qui ne leur rapport à peine de quoi vivre engraissent les épiciers en gros. Qu'on songe à ces petites entreprises rachetées par des fonds de pension qui les vident jusqu'à la moelle pour ensuite les démanteler et en vendre les restes.

Qu'on réfléchisse aussi aux petites mains du commerce : à ces métiers ingrats où on reçoit les plaintes et on subit les humiliations des clients pour des produits décevants, à ces caissiers et caissières qui n'ont pas le droit de ne pas sourire, à ces hommes et femmes des centres d'appel chargés de vendre des produits qu'ils savent sans intérêt, à ces jeunes gens ou ces précaires qui dans la rue doivent nous donner des tracts ou distribuer dans nos boîtes les publicités, etc. Toutes ces tâches précaires et sans intérêt créatif sont indignes.

Bientôt notre pays ne sera plus que centres commerciaux déserts, parkings vides. 


Défendre les créateurs contre les marchands de soupe n'est politiquement ni de droite ni de gauche. Et pourtant il y a là la seule vraie urgence politique.

samedi 24 novembre 2012

AUCUNE VOIE SPIRITUELLE N'EST COMPLETE. COMMENT LE RELIGIEUX ET LE PHILOSOPHE S'EGARENT.

On lit ça et là : "telle voie est incomplète" et implicitement telle autre l'est. Mais qui parle ? Est-ce celui qui fait la promotion d'une voie spirituelle donnée ? Sa voie serait complète et celle des autres bien sûr un peu moins... Il n'y a que celui qui a son expérience ou sa réalisation spirituelle qui en a la certitude et éventuellement l'accès. Tout enseignant, tout enseignement n'est rien : seule compte alors cette expérience qui est sa propre mesure, sa propre autorité. Il n'est pas dit en effet qu'une expérience ou une réalisation garantissent la fiabilité d'un enseignement pouvant la partager. Il y a de petites flammes spirituelles qui, semble-t-il, ont trouvé davantage de moyens habiles que des grandes flammes spirituelles pour transmettre et partager leur expérience de l'essentiel. Avouons que ce décalage est troublant et doit conduire à relativiser la notion de complétude d'une voie spirituelle quelconque. Il vaut mieux recevoir le feu d'une petite flamme que vivre à l'ombre d'une grande flamme incapable de nous embraser fondamentalement.

J'avoue que personnellement cette brèche dans la bienpensance spiritualiste me rapproche d'un Sri Aurobindo qui avant Ken Wilber a bien souligné ces tensions entre l'évolution de la conscience dans la sphère mentale et les expériences ou réalisations spirituelles.
D'un côté, on peut dire les limites de ceux qui veulent confondre la dénonciation des stratégies ratiocinantes de préservation d'un statu quo égocentrique avec la dénonciation de l'intelligence intellectuelle. D'un autre côté, on peut dire les limites de toute forme d'intelligence intellectuelle aussi brillante qu'elle soit pour transmettre la lumière "intérieure" car elle doit pouvoir évoluer vers une intelligence corporelle, émotionnelle et intellectuelle toujours plus ouverte au monde intuitif et donc une saisie plus fine de la lumière par elle-même.
 

Une spiritualité intégrale et évolutionniste pointera qu'aucune voie spirituelle n'est complète : l'enseignement ne dit jamais qu'elle sera le chemin de transformation, il dit juste où on peut se connecter avec cette source. Il y a à l'évidence des enseignements qui permettent de réaliser l'Être (ou le RIEN) de l'absolu mais si un Devenir est à l’œuvre à la croisée de l'Être, il nous faut admettre qu'il y a des chemins qui seront à faire et dont nous ne pouvons avoir aucune idée surtout si ils mènent au-delà de l'idée et de notre perception actuelle.

Mais quittons maintenant le point de vue des enseignants spirituels pour prendre celui des disciples et plus largement des aventuriers spirituels. Toute voie reste incomplète du fait même de l'apprenti disciple qui la trahit. Le disciple authentique qui ne la trahit pas sait qu'un geste lui incombe, qu'il devra dans ce geste être sa propre autorité puisqu'il devra réaliser qu'il est sa propre lumière.

L'aventure spirituelle est ouverte. Aucune voie n'est complète. Les moyens habiles ne sont que les moyens habiles. Où est celui, cela qui pose le geste ?  Où est celui qui peut se réaliser comme sa propre lumière ?

Les voies spirituelles risquent à tout moment d'être adorées, les moyens habiles risquant de dégénérer en rituels : on ne devient pas mais on adore, on idolâtre. Une autre religion est née : l'aventurier spirituel s'oublie dans l'enclavement d'une dévotion dévoyée.
Il y a un autre danger : le geste du raisonneur. L'aventurier dans son effort de trouver un chemin croit en la cohérence d'une voie. Elle lui semble une voie planifiée infaillible. Il la défend contre les doutes que suscitent les autres voies possibles. Toute verticalité spirituelle signifiée est inconsciemment et systématiquement re-systématisée dans la platitude de la cohérence du signifiant dès lors désymbolisé. De manière plus générale, l'enseignement pointe la lune mais le raisonneur regarde le plus souvent l'enseignement. Un signe de cette distraction est que sincèrement vécu un enseignement authentique n'est en concurrence avec aucun autre, il tente de dénoncer des illusions : le raisonneur met en concurrence des raisonnements sans se défaire de l'illusion du raisonnement.


Souvent le défenseur rationalisant de sa voie spirituelle appelle pertinemment à prendre ses distances avec les croyances religieuses au nom même de la raison et de la spiritualité. Certes le religieux se tourne rarement vers la vie libérée, il adore et sacralise les traces que la vie libérée de ses initiateurs a laissé quitte à les faire périr sur le plan spirituel. Le religieux étouffe aujourd'hui plus que jamais la spiritualité vivante dans les platitudes rituelles de vies légiférées. Cependant le raisonneur se trompe quand il voit dans n'importe quelle pratique dévotionnelle un infantilisme voire la source du fanatisme alors que non dévoyée en idolâtrie la dévotion redresse vers la verticalité signifiée par ces enseignements qui ouvrent au continent de l'âme. Le raisonneur par cette erreur d'interprétation n'est-il pas encore victime et propagateur de l'inauthenticité intellectuelle lorsqu'elle ignore la verticalité du signifié de l'enseignement spirituel ? Le raisonneur défenseur de sa voie spirituelle nie à l'autre la possibilité de retrouver son propre chemin de verticalisation du signifié caractéristique de sa voie.

Par exemple, pourquoi un musulman ne retrouverait pas dans l'Islam la vie libérée sortant ainsi des limitations de la religion ? Des intellectuels prétendent que seule la culture occidentale fournit les bases d'une sortie de la religion. Pourquoi nier une sortie de la religion malgré ses pires excès par des mystiques qu'on peut dès lors considérer comme les grands interprètes authentique de cette religion ? Pourquoi ne pas rendre à l'autre la verticalité de sa culture la plus haute à partir de laquelle sa culture peut évoluer sans se renier ? Peut-il être viscéralement libre de sa propre identité celui qui n'est pas capable de voir le chemin par lequel l'autre sans renier son identité la réinterprétera libérée ? Autre exemple qui vient enrichir le premier, pourquoi un chrétien  malgré tout le poids d'une déverticalisation du sens de son Verbe salvateur soudain ne réaliserait-il pas le sens de "Vous êtes la lumière du monde" malgré le poids des distorsions qui affectent pratiquement tous ceux qui revendiquent l'étiquette ?

Aucune voie spirituelle n'est complète en un sens parce que aucune voie spirituelle ne mène à une réalisation sans qu'un disciple ne soit par son authenticité vecteur de la grâce cristallisante. Ainsi celui qui aura retrouvé le sens spirituel plus ou moins enfoui dans sa religion verra, si vraiment il mène son aventure spirituelle, les limites de sa propre religiosité. C'est ce disciple authentique qui peut faire le geste intérieur qui rétablira au cœur d'un enseignement la verticalité signifiée. Il mettra un coup de pied dans la tradition religieuse ou dans l'enseignement spirituel qui lui a permis de retrouver la source car il voudra défendre seulement l'essentiel dans sa vivacité purement présente. Une tradition vivante peut parfois brûler ce sur quoi elle s'est édifiée pour établir un sol culturel plus fertile.

Le disciple lui seul laisse l'évidence signifiée s'avérer et lui seul peut éviter de faire obstacle à la transformation en jeu.

On peut regarder de plus près cette dimension qui préexiste au cœur de l'individualité à toute réalisation spirituelle. En un sens nouveau, tout moyen habile est insuffisant, toute voie spirituelle est incomplète car généralement incapables de constituer, comme la vie seule sait le faire, une singularité formant les éléments de base qui permettent le surgissement d'un disciple authentique voire d'un aventurier spirituel. 
Concluons. Ainsi un enseignement peut pointer de manière simple et efficace la source cachée en nous à laquelle il s'agit de se confier et de s'abandonner. Mais on ne peut s'en tenir religieusement ou ratiocinant à ce seul geste qui pointe la source. Car la confiance et l'abandon que requiert le geste et qui feront l'unité de notre volonté avec cette source relève d'une aventure personnelle, singulière et subtile qui échappe, elle, à toute description sobre et efficace.

mardi 30 octobre 2012

ULTIME VACUITE OU TENEBRES LUMINEUSES ?

"S'éveiller n'est pas un acte déductif.", rappelle Stephen Jourdain dans ses Cahiers d’Éveil, II, p.47.

Quand on parle d'une vision sans tête, il ne s'agit pas de déduire quoi que ce soit, il s'agit d'un acte de reconnaissance. Prenons un exemple simple, regardons notre image extérieure sur un miroir. Sur le miroir, il y a ma tête et moi qui regarde le miroir, je suis une ouverture où paraît ma tête sur le miroir. Mais ce constant n'a rien à voir avec le dessin suivant :

Si on veut reconnaître ce à partir de quoi nous percevons à partir d'une représentation, celle-ci est beaucoup plus fidèle :


Toutes nos perceptions, pas seulement visuelles comme ci-dessus mais aussi nos perceptions sensitives en général, nos perceptions d'émotion(s), de pensée(s), etc. paraissent dans un champ de conscience pure, une vacuité. Cette vacuité, cette conscience pure n'est ici pas à confondre avec les pensées même si la lumière des pensées est de cette substance. Il n'y a ici aucune déduction mais de l'observation phénoménologique. 

La Vision sans tête permet de réaliser sans aucun doute ce qu'on appelle l'ultime vacuité. C'est-à-dire qu'elle pointe le fond sur lequel tout ce qui existe, donc tout ce qui apparaît, paraît et disparaît. On pourrait affirmer que la vacuité est conscience pure qui suscite toute chose : certains identifient vacuité et conscience pure. Mais cette compréhension est-elle juste ? Car cette réalité phénoménologique que nous nommons ici conscience pure ou vacuité reçoit par ces noms une interprétation dont il faut certainement examiner la pertinence phénoménologique.

Cette vacuité ultime n'est-elle pas plutôt elle-même qu'une apparence même si elle a pour spécificité de colorer ? Affirmer une différence de valeur entre la vacuité et les autres apparences, ce serait séparer le monde jugé illusoire de cette vacuité entendue comme conscience pure sans même expliquer le caractère illusoire de ce monde et bien sûr ne plus rien envisager pour lui. Nous serions prétentieux d'y voir autre chose. Il y aurait là du dogmatisme sans aucun doute.  


En fait l'apparence de vacuité n'est jamais séparée de l'apparence phénoménale d'un temps ou d'un espace ou d'une énergie ou d'une force, etc. La vacuité est ce qui donne son impression qualitative à chacune des couleurs du tableau qui paraît dans l'esprit et même ce qui en est l'impression globale. Même dans le sommeil sans image, il y a des apparences de fourmillements de phosphènes à même cette apparence de vacuité. La distinction de la vacuité et de l'apparence ne rend pas compte du fait qu'il n'y a pas vacuité sans apparence. La vacuité est l'apparence qui permet d'apparaître mais elle demeure une apparence au cœur de tout ce qui apparaît.

Un sceptique authentique verrait la vacuité comme le fruit d'une distinction conceptuelle entre apparences phénoménales et une apparence d'esprit qui peut les mettre entre parenthèse, en épochè afin de suspendre tout jugement. Si la suspension du jugement est obtenue l'épochè fait place à l'aphasie. L'aphasie n'est le produit d'aucune activité. Il y a  silence intérieur. Nulle prise semble-t-il sur ce qui apparaît. L'aphasie est l'expérience directe d'un simple champ d'apparences sans extérieur ni intérieur. Mais l'aphasie sceptique ne cantonne-t-elle pas l'action sceptique à n'être que pur conformisme ? D'où vient la juste intuition de ce que propose la situation ? Le pragmatisme sceptique semble fort limité. Il y a un jeu à jouer même au milieu des apparences et il y a des façons plus inventives que d'autres de le jouer. L'aphasie n'est donc pas à proprement parler le sens d'un DEVENIR ouvert et créatif mais une manière d'ÊTRE.

Nous désignerons d'un seul tenant l'ensemble des apparences vécues avec égalité comme l'Esprit.
La Vision Sans Tête est un moyen de contourner l'ego pour découvrir l'ESPRIT qui nous relie au jeu de la manière d'ÊTRE et de DEVENIR.

Si on accepte l'égale importance de la manière d'ÊTRE et du DEVENIR, l'ESPRIT paraît davantage une présence ultime voilée, des ténèbres lumineuses où se déploie l'ultime réalité. Nous sommes en un sens devant ce qu'on appelle la vacuité mais dans une nouvelle compréhension qui désormais n'en fait donc pas forcément la seule dimension de l'ultime réalité. Si on la confond avec l'enténèbrement, qui s'y inscrit touchant aux limites de notre conscience mentale et les débordant, on pense qu'elle forme elle-seule l'ultime réalité et on relativise par exemple les dimensions de l'individualisation et de la manifestation cosmique d'un Esprit-monde qui sont en jeu si on prend au sérieux un DEVENIRAutant les sceptiques que ceux qui mettent en valeur la vacuité ou une conscience pure estiment que ces dimensions sont juste phénoménales : elles ne durent pas et si elles durent, c'est sans éternité...
Pourtant quelque chose se manifeste à travers cette présence voilée qui recouvre tout de l'ESPRIT, puis de nouveau, elle se recouvre. S'agit-il d'un phénomène illusoire, d'une expérience de pic qui n'a pas d'autre réalité que celle d'un phénomène ou d'un dévoilement momentané de CELA qui de nouveau se trouve recouvert ? 
Il y a une prétention à fermer la porte à tout mystère du rapport entre l'ÊTRE et le DEVENIR. La question est de savoir où s'arrête et commence l'aventure spirituelle ? la réalisation de la vacuité est-elle suffisante pour mener cette aventure dans toute sa profondeur ou est-elle une étape sur un chemin qui en comprend d'autres ? Ne concluant pas comme les sceptiques ou certains bouddhistes et laissant ouvert les possibles contrairement à nombre de ceux-ci, je pense qu'il peut être souhaitable parfois de parler de TÉNÈBRES LUMINEUSES que de vacuité en ce qui concerne l'ESPRIT pointé par la Vision sans tête par delà la lunule de l'ego. Les termes de TÉNÈBRES LUMINEUSES offrent une bonne description dans la mesure où ils ne limitent pas la spiritualité à la découverte de la vacuité entendue comme conscience pure puis au-delà entendue comme aphasie libre de toute pensée discriminante. Ces termes de TÉNÈBRES LUMINEUSES ont toutefois un défaut car dans la mesure où ils s'inscrivent pleinement dans la tradition judéo-chrétienne, ils sont souvent compris non pas comme une description phénoménologique de l'ESPRIT mais dans le contexte d'une théologie dogmatique. Si nous tenons à garder notre approche phénoménologique, il nous faudra maintenir le terme de vacuité utile pour aider à reconnaître ce qu'il y a à voir pour être libre du monde des apparences interprété par l'ego.
Selon la théologie, les TÉNÈBRES LUMINEUSES seraient le lieu où se retire Dieu du monde pour le laisser être dans un néant au sein de lui-même  :  nous nous en tiendrons à un point de vue phénoménologiqueLes TÉNÈBRES LUMINEUSES sont pour qui reste attentif à elles le lieu - non lieu d'où se déploie le DEVENIR comme le rythme de l'autre instant au sein du présent atemporel et plus encore ce lieu-non lieu d'où surgissent des structures inconnues et imprévisibles qui changent la marche habituelle du DEVENIR. Des TÉNÈBRES LUMINEUSES observées phénoménologiquement surgissent une création ou une manifestation nouvelle qui induit donc la légitimité d'y considérer une dimension de transcendance. Cette transcendance s'inscrirait dans le DEVENIR voilé en ces TÉNÈBRES LUMINEUSES. Ce serait le DEVENIR de ce qui EST immanent au sein de ces TÉNÈBRES LUMINEUSES. 
Notre personnalité elle-même est alors vécue dans sa singularité et non plus comme une fausse conscience de soi passant par des mots généraux, des identifications à des émotions et des sensations qui seraient nôtre pour les unes et non pour les autres. Si dans la racine de la conscience de soi, il y a la source de ma singularité autant que du monde en continuité, il y a dès lors aussi une forte dimension d'individualité qui caractérise l'ultime réalité : Je suis=moi et non un autre, le seul ESPRIT même si en cet ESPRIT je suis déjà singulièrement un possible autre (un moi plus moi que moi !) et qu'un TU se présente.
 

José Le Roy met à ce propos sur blog Eveil et philosophie un texte mystique chrétien qui montre une articulation entre Vacuité et TÉNÈBRES LUMINEUSES :

Ruusbroec l'Admirable et la vacuité de l'esprit

La vacuité de l'esprit chez Ruusbroeck dans son chef d’œuvre : L'Ornement des Noces spirituelles.
Ruusbroeck est né en1293 dans le village de Ruusbroec non loin de Bruxelles et mort en 1381.

« Dans l'abîme insondable de ces ténèbres où l'esprit qui aime est mort à lui-même, commence la révélation de Dieu et la vie éter­nelle. En effet, en ces ténèbres, brille et se trouve engendrée une lumière incompréhensible, c'est-à-dire le Fils de Dieu, en qui l'on contemple la vie éternelle. Et en cette lumière on se met à voir. Et cette lumière divine est donnée en l'existence simple de l'esprit, là où l'esprit reçoit la clarté qui est Dieu même, au-dessus de tout don et au-dessus de toute opération créée, en la vacuité absolue de l'es­prit, en laquelle il s'est lui-même perdu par amour de fruition, et où il reçoit la clarté de Dieu sans intermédiaire. Et il devient sans cesse cette clarté même qu'il reçoit. », L'Ornement des noces, I, 242, traduit par Max Huot de Longchamp.

http://laplumedelange.canalblog.com/

Pour conclure, comme cette image y invite, il faut vraiment dépasser la pensée, penseur compris pour parler de tout ceci en sachant qu'il ne s'agit que de description verbale prisonnière de la pensée. Le concept de vacuité veut dire ceci mais il faut lui aussi lui tordre le cou. Le concept de ténèbres lumineuses veut aussi dire ceci mais il faut lui aussi lui tordre le cou dans le silence de ce qu'ils entendent désigner.