mardi 24 avril 2012

LA FEDERATION D'UN MOUVEMENT INTEGRAL AU SENS LARGE EST-ELLE POSSIBLE ?


En travaillant sur le Guide Almora de la spiritualité au sujet du mouvement intégral, il semble évident qu'il y a deux côtés à ce mouvement. Pour aller vite, il y a un côté Sri Aurobindo, Mère et un côté Ken Wilber et autres.

Une question légitime se pose alors à l'observateur attentif : ces deux côtés du mouvement intégral forment-ils un mouvement intégral au sens large ? 


Quels sont les points sur lesquels ces deux côtés sont unanimes ?

1 - le paradigme commun est l'évolution : évolution spirituelle, culturelle, sociale et matérielle (physique et biologique) qui ne forment qu'une seule et même évolution. Puisque tout évolue, on ne peut pas établir mentalement une vérité définitive. L'évolution est ce qui modifie précisément nos conceptions mentales même si mentalement on peut apprendre à en devenir conscient. Pour le mouvement intégral, l'évolution n'est pas seulement un fait scientifique mais une manière d'être. Elle est la réponse aux crises morales, sociales, économiques, financières, écologiques, etc. que nous affrontons car ce que nous traversons est d'abord une crise évolutive. Évoluer consciemment permettrait certainement d'amoindrir le caractère catastrophique de cette crise évolutive en cours mais globalement que nous voulions ou non nous participeront au saut évolutif en cours. En devenir conscient transforme cela en aventure stimulante et relativise les peurs suscitées par la situation de crise.

2 - l'esprit et la matière sont les deux faces d'une même réalité. Les spiritualités dans le passé se sont mises le plus souvent en dehors de la matière, en marge du monde, etc. Agir sur l'esprit dans le mouvement intégral au sens large implique l'ordre matériel et réciproquement agir matériellement met en jeu une transformation spirituelle. La spiritualité est utilisée entre autres moyens par le mouvement intégral en vue de participer de plus en plus consciemment à l'évolution en cours. L'éducation corporelle, émotionnelle et intellectuelle est aussi à ré-envisager dans cette perspective. Les organisations humaines qu'elles soient économiques ou politiques doivent être réinventées. Les productions et les activités qu'elles soient technologiques, artistiques, médicales, etc. s'en trouveront renouvelées. Etc.

Ces deux points me semblent former la base d'un mouvement intégral au sens large.

Où sont les écarts les plus problématiques entre les deux côtés ?

1- Le yoga de Sri Aurobindo met l'accent sur la transformation même du corps humain. Sa plus proche disciple Mère a développé ce qu'elle nomme un yoga des cellules dont il est rarement question dans l'approche de Wilber.
Mais on notera que Wilber évoque un supramental (supermind sur le schéma précédent), entend-il comme Aurobindo que l'écart esprit-matière peut s'amoindrir ? L'intérieur et l'extérieur dans son quadrant peuvent-ils être approchés simultanément c'est-à-dire supra-mentalement ? En fait le mental est en quelque sorte obligé à une approche extérieur et que les lumières reçues de l'intérieur sont toujours limitées même si elles permettent parfois de pressentir les réalités extérieures : le quadrant souligne bien ce point volontiers occulté par de nombreux spiritualistes y compris certains prétendus disciples d'Aurobindo qui dès lors se croient au supramental alors qu'ils ne cernent même pas les contours du mental.

Cet écart (s'il est réel) reste selon nous un écart en aval qui ne peut être considéré vraiment sérieusement que si on arrive à une maîtrise mentale, émotionnelle et pulsionnelle par la lumière intérieure. Ceci implique une disparition complète de l'ego rarement rencontrée.

2 - Les références à l'occultisme sont nombreuses parmi certains prétendus disciples de Sri Aurobindo et Mère. Les expériences occultes sont souvent confondues avec des ouvertures au supramental. De nombreuses personnes se réclamant de Sri Aurobindo et Mère s'attribuent des pouvoirs et discourent d'une façon assez irrationnelle. Le supramental devient un prétexte pour calomnier la rigueur mentale, la clarification émotionnelle, etc. On notera que Sri Aurobindo avait noté le danger pour les disciples qui découvraient ce continent de forces de consciences occultes : il parlait de zone intermédiaire dans la croissance spirituelle que seul un ancrage profond dans le psychique et ses qualités telles la sincérité de l'âme, permettait de traverser.

Ici une certaine rigueur caractéristique de Ken Wilber et des principaux acteurs de ce versant du mouvement intégral sont les bienvenus. On peut penser l'occultisme sans perdre de vue authenticité et rigueur.

A travers les points 1 et 2, on voit combien l'approche de Ken Wilber peut être utile dans le discernement d'une fidélité à l'approche authentique de Sri Aurobindo. Et réciproquement ceux qui parmi les admirateurs de Wilber se méfient des systèmes pourront tracer davantage leur propre chemin grâce à la découverte approfondie de Sri Aurobindo.

3 - Le rôle et le statut de l'âme ou être psychique auxquels Sri Aurobindo, Mère et leurs disciples les plus remarquables donnent une place essentielle ne semblent pas soulignés par Wilber même si parmi ses proches Andrew Cohen ou Steve MacIntosh semblent s'y intéresser davantage.

Cet écart de sensibilité induit divers enjeux qui induiront dans un mouvement intégral au sens large des efforts de compréhension réciproques :
- le sens du développement individuel et collectif qui selon Sri Aurobindo et ses disciples doit être aussi et avant tout une psychisation ;
- les pratiques spirituelles et l'usage des techniques psychologiques qui selon Sri Aurobindo et ses disciples doivent donc être individualisées et individualisantes ;
- etc.

Par exemple, nous y reviendrons dans d'autres postes, ceci conduit à des nuances sur :
- le rapport au leadership (redéfinition du rôle d'un leader au service d'une communion consciente des âmes, reconsidération de la nature de toute forme d'enseignement qui ne doit pas entraver la psychisation de l'enseigné mais au contraire la servir, etc.) ;
- le rapport à la communication (comment communiquer sans tomber dans la propagande s'interroge Sri Aurobindo qui pense que seules les âmes prêtes doivent se réunir) ;
- le rapport à la technique (si la psychisation est une individualisation, toute technique est minorée et par ailleurs la technologie s'avère en partie illusoire car c'est l'âme directement qui cherche à agir dans l'univers et l'action de l'ego mental avec un instrument technologique restera illusoire) ;
- le rapport à l'argent (l'argent doit être mis au service de l'évolution sans qu'il compromette la psychisation en suscitant une forme ou l'autre d'injustice, l'argent ne doit pas représenter le prix à payer pour évoluer,  l'argent doit définitivement ne plus servir de caution à une évolution centrée sur la lutte pour la vie version gagner sa vie) ;
- etc.

Globalement les deux points formant la base d'un mouvement intégral au sens large devraient permettre de solder au niveau de la pratique elle-même (et non des théories) les nuances les plus gênantes sur le 3 pour donner à ce mouvement une réalité collective.
(A suivre.)
Enregistrer un commentaire