samedi 25 août 2012

SUR ETERNITE ET IMMORTALITE. Episode 2.

Vers ici en amont de toute pensée il n'y a pas trace de temps : l'esprit est éternelle présence
L'esprit atemporel se découvre donc comme le champ atemporel de perception-apparition des apparences phénoménales (..., intuitions, pensées, émotions, sentiments, sensations, pulsions, ...). Le temps est une loi fondamentale du monde des apparences (une intuition a priori selon le vocabulaire de Kant) mais dans sa perception qui coïncide avec son apparition une atemporalité de l'esprit dont il organise le vécu semble sa condition de possibilité (point qui échappe à Kant mais pas aux mystiques .

Dans le post précédent nous avons montré que l'esprit est à l'évidence en dehors du temps et donc de la mortalité, toutefois nous n'avons pas encore traité alors de la question de l'immortalité ou non de l'âme.

Nous remarquerons que si nous identifions le psychisme de l'ego avec l'âme, l'immortalité de l'âme ne serait pensable que comme sempiternité de l'ego. On peut envisager l'âme comme une dimension de l'ego capable de se tourner vers l'esprit. Cette dimension échapperait à l'impermanence de l'ego et de la personnalité car ce serait comme un "Je" résonnant au cœur de l'esprit.
La vision sans tête de Douglas Harding se rapproche ainsi des positions que Michel Fromaget estime être celles des Pères de l'Eglise chrétienne.
Selon lui, l'immortalité de l'âme ne serait pas une donnée de la théologie chrétienne puisque par exemple l'apocalypse parle d'une seconde mort. Ce serait la conversion de l'ego et le sacrifice de son égocentrisme qui donne à l'âme la possibilité de renaître puis d'être ressuscitée dans l'esprit.
A vrai dire la vision sans tête est encore plus proche de la conception stoïcienne qui ne semble pas chez Marc-Aurèle pouvoir affirmer l'immortalité ou non de l'âme même si la dimension de l'esprit qui nous relie à l'intelligence cosmique éternelle peut être réalisée.


Comme nous le voyons, bon nombre d'approches ésotériques (en Occident moderne et postmoderne) et anthropologiques (se situant avant la modernité) distinguent trois composantes de ce que nous sommes : esprit, âme, corps.

Cependant, certaines effacent la distinction âme-esprit comme le dualisme cartésien qui a certainement ses origines dans le thomisme. Au XIXème siècle face au réductionnisme matérialiste, le spiritisme avec les phénomènes de médium donnant de s'exprimer à des "esprits" (âmes) propose cette approche :
On voit que la vision tripartite et l'attention à l'esprit proprement dit s'efface au profit d'une communication occulte. Le channeling aujourd'hui est la plupart du temps un prolongement de cette tendance spirite dualiste qui finit par ignorer l'évidence de l'esprit. Or sans l'esprit peut-on parler de spiritualité ? Le channeling est donc la plupart du temps une activité occultiste sans dimension spirituelle proprement dite.

Mais si l'on remonte dans le temps, aux origines de l'occultisme et de l'ésotérisme occidental, on trouve cette tripartition corps-âme-esprit :
Il faut certainement considérer la thématique de l'évolution du monde des apparences pour mieux appréhender la nature de l'âme.

D'un côté, nous avons la théosophie qui a inspiré ce type de réponse :

L'intérêt de cette approche est de rendre compte d'une évolution possible de l'âme lorsqu'elle revêt les divers couches de conscience et d'être. Cette approche explique aussi pourquoi l'ego n'est pas l'âme et rarement en permet la manifestation.
Cependant un peu comme dans l'approche spirite, c'est l'esprit, qui pour nous est une évidence pourtant plus immédiate, qui finit par sembler ici un peu négligé. Rien ne permet de penser que vraiment au cœur de la personne subsiste quelque réalité personnelle fondamentale. Cela ressemble à une pétition de principe.

Si on admet que ce qui se manifeste dans l'esprit manifeste une action créatrice qui a produit tout jusqu'à notre esprit sa perception et ce qui y apparaît, on peut distinguer alors son action de notre contemplation. Sri Aurobindo use des concepts du samkhya que sont prakriti et purusha en leur donnant un sens non dualiste :
 
 Cette distinction a un enjeu pratique avant d'avoir un enjeu métaphysique en ce qui concerne la relation corps-âme-esprit : celui de la liberté.
La prakriti qui anime l'univers à divers niveaux et suivant divers plans de conscience puisque par exemple un être mental n'est pas déterminé de la même façon qu'un être seulement émotionnel et pusionnel. Le purusha est ici une liberté absolue d'identification qui paradoxalement a une essence personnelle libre de toute personnalité. On pourrait dès lors revenir à une position stoïcienne : PURUSHA ce qui dépend de moi, PRAKRITI ce qui ne dépend pas de moi. Et du coup on ne voit pas très bien où pourrait se pressentir une immortalité de l'âme.


C'est de ce point de vue pratique cependant qu'une dimension immortelle personnelle peut être entrevue si on y introduit la notion d'une évolution créatrice. Dans une vision du monde cyclique comme celle des stoïciens où toute la création finit par se résorber dans le feu intelligent cosmique, une réalité individuelle n'a guère de sens. Mais quand on voit toutes ces vies lancées et perdues d'avance, quand on voit ces vies étroites, futiles, etc., ne serions-nous pas plutôt que des vagues successives au service d'un grand œuvre global ?

Mais pourquoi des personnes cherchent-elles à servir ce grand œuvre consciemment tandis que d'autres n'en éprouvent aucun besoin ? Ne vivons nous pas à la surface de nous-même laissant notre profondeur personnelle inexplorée ? Connaître les mécanismes psychologiques ne revient pas à se connaître soi-même en tant qu'instance individuelle capable de s'en libérer. Voir l'immortalité de l'esprit n'est pas exactement connaître ce qui dans l'espace-temps évolutif d'un individu s'y relie intimement. Bien sûr cela se passe dans ce que les traditions ont appelé le cœur. Mais ce n'est pas encore tenir le lien en ce qui concerne l'action, une participation à un grand œuvre universel.
Il faudrait donc pour trouver dans son âme une dimension immortelle avoir une foi sincère en une évolution créatrice consciente (entrevoir un grand œuvre à exécuter). Dans l'expérience approfondie et authentique de la foi en une évolution créatrice ou d'un grand œuvre universel, on apercevrait sans les avoir rechercher des lueurs d'une âme.

Le devenir de la prakriti n'est pas seulement l'écoulement temporel, il met en jeu un DEVENIR inscrit de toute éternité dans l'ÊTRE. Une évolution créatrice implique une involution c'est-à-dire la présence éternelle de toutes les possibilités. L'univers tend vers de plus en plus d'individualité au sein de sa manifestation consciente. Prendre conscience de cette vérité qui relativise l'individualité en tant que personnalité comme fruit d'un processus universel relève d'une compréhension mais aussi d'une volonté personnelle en arrière plan de ce processus. Cette volonté semble toujours en harmonie avec ce qui élève dans le processus vers plus de conscience : cette volonté individuelle au cœur du purusha semble comme un enfant conscient bien qu'il soit encore à venir à qui sa mère, la prakriti lui donnerait consciemment ce qui l'exprimerait au mieux dans sa matrice.


Sri Aurobindo dans La Vie divine chapitre 48 écrit :

Selon nous, et c'est ainsi que s'explique l'évolution dans la Matière, l'univers est un processus de création de soi d'une Réalité suprême dont la présence fait de l'esprit la substance des choses — toutes choses existent en lui en tant que pouvoirs, moyens et formes de la manifestation de l'Esprit. Une existence infinie, une conscience infinie, une force et une volonté infinies, une joie d'être infinie, sont la secrète Réalité derrière les apparences de l'univers; son Supramental divin ou Gnose divine a arrangé l'ordre cosmique, mais indirectement, par l'intermédiaire des .trois termes subordonnés et limitatifs, dont. nous sommes conscients ici : le Mental, la Vie et la Matière. L'univers matériel est le stade le plus bas d'une plongée de la manifestation, d'une involution de l'être manifesté de cette Réalité tri-une en une apparente nescience de soi, que nous appelons maintenant l'Inconscient ; mais l'évolution, hors de la nescience, dé cet être manifesté vers une conscience de soi recouvrée était, dès le début, inévitable.
Inévitable parce que ce qui est involué doit évoluer ; en effet, cet être n'est pas là seulement comme une existence, comme une force cachée dans son contraire apparent — et toute force de ce genre, en sa nature la plus profonde, est nécessairement poussée à se trouver, à se réaliser, à se libérer dans le jeu —, il est la réalité de ce qui le dissimule, il est le moi que la Nescience a perdu, et c'est pourquoi tout le sens secret, la tendance constante de son action doivent être de le rechercher et de le recouvrer. Or c'est l'être individuel conscient qui rend cela possible; c'est en lui que la conscience évolutive s'organise et devient capable de s'éveiller à sa propre Réalité.
L'immense importance de l'être individuel, qui augmente à mesure qu'il s'élève dans l'échelle, est le fait le plus remarquable et le plus significatif d'un univers qui a commencé sans conscience ni individualité dans une Nescience indifférenciée. Cette importance ne peut se justifier que si le Moi en tant qu'individu n'est pas moins réel que le Moi en tant qu'Être ou Esprit cosmique, et que s'ils sont tous deux des pouvoirs de l'Éternel. Ainsi seulement peut-on expliquer le fait que la croissance de l'individu et sa découverte de lui-même soient une condition nécessaire à la découverte du Moi et de là Conscience cosmiques, et de la Réalité suprême. Si nous adoptons cette solution, la persistance de l'individu devient une réalité, c'est la première conséquence ; mais une autre en résulte, et c'est qu'une certaine forme de renaissance n'est plus un mécanisme possible, acceptable ou non : elle devient une nécessité, un résultat inévitable de la nature fondamentale de notre existence.
Car il ne suffit plus de supposer qu'un individu illusoire ou temporaire ait été créé dans chaque forme par le jeu de la conscience; on ne peut plus concevoir l'individualité comme un accompagnement du jeu de la conscience sous la forme d'un corps, qui peut ou non survivre à la forme, prolonger ou non la fausse continuité de son moi de forme en forme, de vie en vie, mais n'a certainement aucun besoin de le faire. Dans ce monde, ce que nous croyons voir tout d'abord, c'est un individu prenant la place d'un autre individu sans aucune continuité : la forme se dissout, l'individualité fausse ou transitoire se dissout en même temps, tandis que seule l'Énergie universelle ou quelque Être universel demeure à jamais; il se pourrait très bien que cela soit tout le principe de la manifestation cosmique.
Mais si l'individu est une réalité persistante, une part ou un pouvoir éternels de l'Éternel, si la croissance de sa conscience est le moyen par lequel l'Esprit dans les choses dévoile son être, le cosmos se révèle être une manifestation conditionnée du jeu de l'Un éternel dans l'être de naissance avec l'éternel Multiple. Alors, a l'abri derrière tous les changements de notre personnalité, soutenant le flot de ses mutations, il doit y avoir une Personne vraie, un Individu.spirituel réel, un Purusha véritable. L'Un étendu dans l'universalité existe en chaque être et s'affirme en cette individualité de lui-même.
Dans l'individu, il dévoile son existence totale par l'unité avec tous dans l'universalité. Dans l'individu, il dévoile aussi sa transcendance en tant qu'Éternel en qui se fonde toute l'unité universelle.

A suivre...
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