vendredi 2 mars 2012

DETERMINISME, GRÂCE ET LIBERTE. épisode 3.

Dans ses Lettres sur le yoga, vol.2, p.284, Sri Aurobindo écrit :

En réalité, la liberté et le déterminisme sont seulement deux aspects de la même chose, car la vérité fondamentale est l'auto-détermination du cosmos et, en elle, une auto-détermination secrète de l'individu. La difficulté provient du fait que nous vivons dans le mental superficiel d'ignorance, ne savons pas ce qui se passe à l'arrière-plan et voyons seulement le processus phénoménal de la Nature. Là, le fait apparent est un déterminisme écrasant de la Nature, et comme notre conscience de surface fait partie de ce processus, nous sommes incapables de voir l'autre terme de la réalité à la fois double et unique. Pratiquement, il y a à la surface un déterminisme complet dans la Matière - bien que cela soit maintenant contesté par l'école scientifique la plus récente. À mesure qu'émerge la Vie, une certaine plasticité s'établit, de sorte qu'il est difficile de prédire exactement quoi que ce soit, comme on prédit les choses matérielles qui obéissent à une loi rigide. Cette plasticité augmente avec la croissance du Mental, si bien que l'homme peut avoir le sentiment d'un libre arbitre d'un choix dans son action, d'un mouvement propre qui aide au moins à déterminer lés circonstances. Mais cette liberté est douteuse parce qu'on peut dire qu'elle est une illusion, un artifice de la Nature, une partie de son mécanisme déterministe, seulement une liberté apparente ou tout au plus une indépendance restreinte, relative et subordonnée.
 
C'est seulement quand on passe à l'arrière-plan en s'éloignant de la Prakriti pour aller vers le Purusha et en s'élevant du Mental au Moi spirituel que l'aspect de liberté apparaît d'abord comme évident, puis devient complet lorsqu'on est à l'unisson de la Volonté qui est au-dessus de la Nature.
 Sri Aurobindo dans le même volume de ses Lettres sur le yoga écrivait p.282-283 :
Dans la question que vous soulevez au sujet de Socrate et de l'ivrogne invétéré, la distinction que vous faites est correcte. L'homme dont la volonté est faible est gouverné par ses impulsions vitales et physiques, son être mental n'est pas assez dynamique pour obliger sa volonté (celle de l'être mental) à les dominer. La volonté de cet homme n'est pas "libre", parce qu'elle n'est pas assez forte pour être libre, elle est l'esclave des forces qui agissent sur la nature vitale et physique de cet homme ou en elle. Dans le cas de Socrate, la volonté est libre au point qu'elle se tient au-dessus du jeu de ces forces, et il est déterminé, par son idée et sa résolution mentales, ce qu'il fera ou ne fera pas. Reste la question de savoir si la volonté de Socrate n'est libre que dans ce sens, étant déterminée elle-même en réalité par quelque chose de plus vaste que la mentalité de Socrate, quelque chose dont elle est l'instrument - que ce soit une Force universelle ou un Être en lui dont son démon était la voix et qui non seulement donnait à son mental cette perception décisive de l'idéal mental, mais le poussait impérativement à agir en obéissant à cette perception. Ou elle pouvait être soumise à une connexion entre le Purusha intérieur et la Force universelle. Dans ce dernier cas, il y aurait eu un équilibre instable entre le déterminisme de la Nature et une auto-détermination venant de l'intérieur.

Si nous partons du point de vue du Sâmkhya, cet être (c'est-à-dire celui dont son démon était la voix) serait l'âme ou Purusha; et dans Socrate, avec sa volonté puissante, autant que dans l'homme à la volonté faible, esclave de son impulsion vitale, l'action et ses résultats seraient déterminés par l'assentiment ou le refus du Purusha. Dans le second cas, le Purusha donne son consentement au jeu des forces de la nature, à l'habitude de l'impulsion vitale, et les subit par une soumission vitale tandis que le mental observe, impuissant. En Socrate, le Purusha a commencé à s'émanciper et à décider ce qu'il acceptera ou n'acceptera pas; l'être conscient a commencé à s'imposer aux forces qui agissent sur lui. Cette maîtrise est devenue si complète qu'il peut en grande partie déterminer ses propres actions et peut même, dans certaines limites, non seulement en prévoir, mais en fixer les résultats, de sorte que ce qu'il veut se produira tôt ou tard.
Le Surhomme, pour sa part, est l'être conscient dont l'émancipation est complète parce qu'il s'est élevé à une position au-delà des limites du mental. Il peut déterminer son action en complet accord avec une perception qui voit toutes les forces agissant sur lui, en lui et autour de lui, et il est capable, au lieu de les subir, de les utiliser et même de les déterminer.
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